Paris, 16 février 1885. On enterre Jules Vallès, tout juste cinq ans après l'amnistie des communards et le retour des exilés. Zabo est là, au milieu de la foule immense. Alors que nous l'avions quittée vingt ans plus tôt, en Louisiane, elle répond aujourd'hui au prénom de Clara. Quand elle voit une jeune fille, fraîchement débarquée de sa Bretagne natale, se faire maltraiter, Zabo réagit.
BD, romans, polars, séries TV, films, théâtre, musiques… Chroniques subjectives légères, parfois sérieuses, souvent narquoises, voire râleuses.
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dimanche 15 novembre 2020
Les Passagers du Vent 8 : Attention au contrôle d'histoire surprise !
mercredi 25 septembre 2019
Verdun : Une série BD historique sur le massacre de 1916
Des coulisses du pouvoir à l'horreur des tranchées, va se jouer le sort de la Grande Guerre
Décembre 1915, les Allemands semblent préparer une attaque d’envergure sur l’un des points stratégiques de la ligne de défense française, à Verdun. Mais le Maréchal Joffre se refuse à renforcer la zone, persuadé que la vraie bataille se jouera en Champagne. Janvier 1916, l’attaque ne fait plus le moindre doute. Seul un miracle pourrait sauver Verdun. Et le miracle se produit : pendant des jours, la pluie s’abat sur la ville, repoussant l’offensive des troupes allemandes. (présentation éditeur).
Certes je me réveille un peu tard : cette BD est sortie en 2016. Mais avouez que ça ne change rien à la date de la bataille de Verdun - révisez vos livres d'histoire, vous verrez - ni à la qualité de cet album - lisez-le, vous constaterez. Et puis c'est un cadeau de ma femme - critiquez, vous verrez.
Dans cette histoire, on parle d'Histoire. N'allez pas chercher du romanesque ou des aventures de la vie quotidienne d'obscurs citoyens de l'époque sur fond de guerre, comme la série "14-18" l'avait très bien développé (voir mes chroniques sur cette série ici). Dans "Verdun" (trois tomes parus), on met en scène le déroulement de la grande bataille, sur un scénario historique qui n'exclut pas la "petite histoire", comme ce Pétain dérangé pendant ses ébats avec sa maîtresse pour venir sauver la France, ou ce Joffre plus avide de se remplir le ventre qu'à écouter les informations alarmantes qui lui sont rapportées sur la situation de Verdun. Un livre d'histoire, en quelque sorte, porté par un excellent dessin, précis et documenté, qui permet de comprendre le contexte et suivre les faits, aussi bien côté français qu'allemand. Incontournable pour les passionnés de cette période sanglante et absurde.
Verdun. Tome 1 : "Avant l'orage". Jean-Yves Le Naour (scénario), Marko, Holgado (dessin). Bamboo Editions, coll. Grand Angle. 2016.
samedi 29 juin 2019
Le Retour à la terre 6 : Tranches de rires campagnardes
Ils sont revenus, ils sont tous là ! Tous aussi foutraques et bidonnant que jadis. Onze ans après le dernier tome, ils n'ont pas pris une ride. Madame Mortemont est toujours doté d'un bon sens bien de chez nous, et en plus elle se met aux nouvelles technologies. Qui sait, en appelant Samsong par la commande vocale, pourra-t-elle en savoir plus sur la vie après la mort, et donc sur le sors de son mari décédé. Sauf que Wikipedia a du mal avec les accents du terroir. M. Henri, le voisin, est toujours aussi taiseux et terriens, mais il doit dégager un charme assez peu visible à première vue, car il a trouvé une compagne jeune et jolie. Il y a bien sûr le héro, Manu Larssinet (vous voyez la référence avec le dessinateur), toujours aussi chargé d'angoisses, en train d'écrire sa BD "Plast" (vous voyez la référence avec la BD Blast qui exprime les tourments psychiques de Larcenet), mais qui peut compter sur l'Ermite, cet ancien maire du coin qui s'est retiré seul dans les bois suite à un redressement fiscal, qui lui sert de confident et de psy. Et puis sa compagne, Mariette. Elle est enceinte du deuxième (après Capucine). Au 7e mois, qu'elle en est. Mais Manu n'a rien vu... Faut comprendre, il écrit "Plast", bon sang ! Deux cents pages, c'est quand même pas rien !
Et puis il y a la campagne. Ah la campagne ! C'est beau la campagne, mais c'est loin. Mais c'est beau. Mais c'est loin. Alors quand Philippe, des éditions Dargaud, est missionné par sa maison d'édition pour aller rendre visite à Manu Larssinet pour lui expliquer qu'il faut en finir avec Plast et ses cases toutes noires, et se mettre à dessiner un projet plus vendeur, la mission se transforme en expédition, en "Man vs Wild" dans la campagne française profonde. Équipé comme un baroudeur, comme un sherpa himalayen, arrivera-t-il à bon port ? Oui, mais dans un sale état.
Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet ont eu bien raison de nous remettre les pieds dans la terre et les yeux dans l'humour et la poésie. Un retour à la terre gagnant.
Le Retour à la terre 6 : Les Métamorphoses. Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet. Ed. Dargaud. 2019.
lundi 24 septembre 2018
Putain de chat : Se préparer au Grand Remplacement Félin
On ne lit pas ce genre de choses sans connaître soi-même, dans sa chair et son âme, les affres de vivre avec ce fameux félin plus ou moins domestique, dominateur sans le dire, j'ai nommé : le chat. Pour ma part, le cadeau que mon frère m'a fait, en riant sous cape (j'en suis sûr), de cette trilogie (qui vient de feuler vers son 4e tome que je n'ai pas encore lu), est consécutif à l'adoption d'un spécimen de cet animal par mézigue. J'ai pu constater en peu de temps que l'auteur de ces strips bédéesques est un fin connaisseur. Que dis-je, un observateur avisé. Sans doute même mériterait-il un titre universitaire en anthropologie, en éthologie, en zoologie, en sociologie. En philosophie, aussi. Et une Légion d'honneur, pour sa patience et son sacrifice.
Une jungle domestique
Ce que racontent ces fascicules richement documentés, transpirant la violence de la jungle domestique ? La vie quotidienne d'un humain normal, qui pourrait être vous ou moi, aux prises avec les facéties inquiétantes d'un chat. "Inquiétantes", car on peut lire ce que pense la bête. Et si ce qu'on lit est vrai, il faut se tenir prêt à une prise de pouvoir de cette espèce sur la nôtre. A côté, Walking Dead, c'est "E.T" de Spielberg. Qu'on le sache : le chat nous insulte en permanence, joue délibérément voire scientifiquement avec nos nerfs, se moque de nous et cherche à agresser nos testicules quand on en a. Son objectif ultime : la prise de pouvoir. Sa méthode : la guerrilla urbaine, à coups de crottes hors-litière, de griffes en plein jeu, de chutes délibérées de vases et de téléphones portables. Il est concentré sur une guerre lente, psychologique, de déstabilisation. Pour le contrer, dame nature nous a heureusement dotés de doigts de fée pour lui grattouiller le menton et le ventre, et de croquettes pour le soumettre à son point faible : l'estomac. C'est à peu près tout, ne cherchez pas.
Afin de se préparer au GRF (le Grand Remplacement Félin), il faut avoir lu ces trois tomes et s'apprêter à lire le quatrième (s'il est encore temps). Juste un détail qui me chiffonne, comme disait l'inspecteur Columbo (qui avait un chien) : comment il sait, l'auteur, ce que les chats se disent ? Comment connaît-il leur langage ? Et si lui-même était un chat mutant, nous préparant mentalement à une domination féline ? Nous devons savoir. Le monde doit savoir. Il en va de la survie de l'espèce humaine.
Putain de chat, 4 tomes parus. Par Stéphane Lapuss'. 2016 à 2018. Ed. Monsieur Pop Corn.
Page Facebook Putain de Chat -> ici.
jeudi 12 juillet 2018
14-18 - Sur la terre comme au ciel : Vents de guerre, souffles de paix
Découvrez dans cet avant-dernier épisode l’apport décisif des États-Unis dans la résolution du conflit et accompagnez Pierre et Maurice, seuls rescapés parmi nos héros ordinaires, pour leur dernier assaut...
Le conflit ne perd pas en intensité mais l’arrivée massive du contingent américain donne un nouvel espoir. La musique et le mode de vie des Sammies réchauffent l’atmosphère de l’arrière-front et le renfort de leurs pilotes renforce le contrôle du ciel avant la bataille décisive. Mason, l’un d’entre eux, ne trouve son courage que dans la cocaïne. Mais ses réserves sont désormais épuisées…
(Présentation éditeur)
C'est curieux comme cette guerre 14-18 n'intéresse pas des masses. Après un démarrage en fanfare en 2014, l'intérêt médiatique et politique s'est éteint très rapidement. Plus personne n'en parle, les émissions historiques qu'on peut encore glaner sur le petit écran sur des chaînes plus ou moins importantes parlent davantage de 39-45 que des affres des Poilus, alors qu'on est encore en plein dans le centenaire d'une boucherie sans nom. Mais il est vrai que cette boucherie est le fruit pourri d'une politique et d'un état-major bien de chez nous, même pas contraints par une force occupante, et que la mauvaise conscience de choix stupides et meurtriers semble traîner ses guêtres jusque dans l'inconscient de la France d'aujourd'hui.
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Bref, tout ça pour dire qu'heureusement, les projets lancés en 2014 pour se remémorer la violence extrême de cette guerre se poursuivent. C'est le cas de la série BD "14-18" (et voir mes chroniques sur les albums que j'ai lus liés à ce conflit), qui a sorti son avant-dernier album récemment pour parler de juillet 1918. Son titre, "Sur la terre comme au ciel", fait référence aux batailles aériennes, qui sont racontées au travers d'histoires individuelles, de "vrais" combattants qui transpirent la peur, les angoisses, pour leur vie, pour la crainte de ne plus revoir leurs amies, femmes, familles restées au village. Dans cet album on parle d'addiction à la cocaïne, consommée par un aviateur qui s'envoie en l'air dans tous les sens du terme, mais manipulé par un fournisseur sans scrupule ; de combattants heureux de voir arriver les Américains et de découvrir le blues ; de plan Foch ; de dessins presque poétiques de dirigeables qui naviguent dans les vents de la guerre...
Au fil des albums de cette série, le sérieux des reconstitutions des scènes de guerre, l'émotion du point de vue des combattants et de leurs proches restés au village, l'évocation de faits historiques, mêlent magnifiquement - et douloureusement - le grand et le petit "H" d'une histoire pas si ancienne.
"14-18", tome 9 "Sur la terre comme au ciel (juillet 1918)". par Corbeyran et Le Roux. Ed. Delcourt.
samedi 30 décembre 2017
Les Vieux Fourneaux T4 : Faudrait pas pousser pépère...
Il y a une usine, fatalement dirigée par des requins capitalistes sans foi ni respect de la nature, qui veut s'agrandir. Mais qui bute sur une ZAD (zone à défendre), peuplée de jeunes foutraques mais fatalement sympathiques, qui bloque le projet. Objet de l'opération d'occupation sauvage : il faut sauver une sauterelle qui s'appelle une "magicienne dentelée" (voir photo) et qui s'est installée sur la zone d'extension achetée par les requins susnommés.
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| La Magicienne Dentelée. |
Un brin de déception
Vous allez dire : ça part un peu vrille ta chronique. Mais justement, cet album aussi. Autant les trois premiers tomes m'avaient emballés (lire ma chronique ici) avec la découverte de ces trois vieux attachants, la qualité du dessin et des histoires qui pouvaient se lire indépendamment les unes des autres, autant ce tome 4 est, au mieux, un album d'entre-deux qui pose avec sincérité le décors de futures histoires, au pire un alibi, pour surfer sur le succès mérité des premiers numéros. Dans les deux cas, on se retrouve en bas de la dernière page avec un brin de déception, une impression de vide, et d'invitation désagréable à remettre 12 euros dans la machine pour en savoir plus la prochaine édition. Alors on va rester sur le bénéfice du doute pour nos trois petits vieux, mais on sera vigilants : faudrait voir à pas pousser pépère dans les sorties...La page 7
Les Vieux Fourneaux, tome 4, La Magicienne. Par Lupano et Cauuet. Ed. Dargaud. Nov. 2017.
samedi 18 novembre 2017
La Nueve : La Libération entre hombres et lumières
La majorité des hommes qui composaient la Nueve avaient moins de vingt ans lorsqu'ils prirent les armes, en 1936, pour défendre la République espagnole : les survivants ne les déposeraient que huit ans plus tard après s'être illustrés sur le sol africain et avoir libéré Paris dans la nuit du 24 août 1944. Ils étaient convaincus de reprendre la lutte contre le franquisme. Avec de l'aide qui ne viendra jamais...(présentation éditeur)
Libérer la France de l'occupant allemand lors de la dernière guerre mondiale n'a pas été l'oeuvre des seuls Américains, ni des seuls Résistants, ni des seuls De Gaulle ou Leclerc. Beaucoup de chacun d'eux, certes, et beaucoup de l'addition de leurs forces, il va de soi. Mais il y a aussi tous ces inconnus qui y ont contribué. Ces "sans-dents" de la grande histoire du monde, dont on ne parle pas, simplement parce que leur action a été diffuse, éclatée, volontairement anonyme. Mais le silence est parfois injuste, quand ils se sont volontairement engagés pour combattre le nazisme et le fascisme : c'est le cas de ces Républicains espagnols qui ont combattu auprès des forces alliées pour libérer notre pays, et notamment Paris (en composant la 9e compagnie, la "nueve", dans la 2e DB du Général Leclerc), dans la continuité de leur combat raté contre Franco, et espérant le soutien du reste du monde libre pour rétablir la démocratie dans leur pays. Espoir terriblement déçu...
Combattants sanguinaires
Paco Roca raconte dans ce très bel album son entrevue avec l'un de ces anciens combattants espagnols profondément antifascistes, Miguel Ruiz, 94 ans. Avec beaucoup de pudeur, il relate ses échanges, met en scène l'histoire que retrace le Républicain. Des échanges difficiles au début, car Miguel n'a aucune envie de remuer les souvenirs, et sa modestie souffre - cette histoire, son histoire, il ne l'a jamais racontée à personne. Peu à peu il prend confiance, et ce qu'il livre révèle une aventure collective et personnelle tragique, d'une grande force, de ces engagements qui transportent une vie par leur puissance et leur évidence, la lutte antifasciste en constituant le moteur essentiel. La haine du nazi et du fasciste faisait de ces Espagnols des combattant sanguinaires, que l'on plaçait facilement en première ligne, indique le livre. Des sentiments violents qui, avec l'âge, posent question à Miguel. Mais pour lui, c'est très clair : si c'était à refaire, il le referait, pour barrer la route au nazisme. Il raconte ce jeune SS qui, à la Libération, est blessé mais préfère être saigné à blanc plutôt que de risquer d'être transfusé avec du sang juif : "Ça nous rappelle pourquoi nous combattions".
Pourtant, ces combattants républicains ont été oubliés. Et l'Espagne n'a pas été libérée, les Alliés préférant laisser Franco au pouvoir que de risquer l'arrivée des communistes. Cet album remet en lumière ce pan de l'histoire, ses acteurs sur lesquels elle met des noms, des visages, des singularités, et ce n'est que justice. Le dessin est efficace, à défaut d'être romantique et trop bien léché comme beaucoup de productions bdéesques historiques qui peuplent les têtes de gondoles des librairies spécialisées. Il a une âme, une personnalité. A l'image de Miguel Ruiz, combattant antifasciste.
vendredi 3 novembre 2017
Saint Barthélémy (T3) : Une histoire du « haïr ensemble »
(Présentation éditeur)
Que dire de plus que je n'aie déjà écrit dans ce blog à propos des deux tomes précédents ? Qu'à l'occasion des 500 ans de la Réforme protestante, il est bon de se replonger dans l'histoire et d'en tirer les enseignements. De se souvenir que les guerres de religions entre catholiques et protestants - il y en a eu pas moins de 8 dans le courant du XVIe siècle - ont été d'une barbarie inouïe. Hommes, femmes, enfants, bébés de la "religion prétendument réformée" subirent des tortures et des massacres abominables : crémation à petit feu (par un système de bascule du corps vers le bûcher puis de relevage à maintes reprises jusqu'à ce que mort s'ensuive, sous François Ier par exemple), arrachage de la langue, plongées dans l'huile bouillante, viols, frottement du crâne des bébés contre le mur de l'église jusqu'à la mort... Les protestants ne furent pas en reste là où ils furent majoritaires, avec des pratiques aussi barbares contre les catholiques. Bref, l'heure n'était pas à la laïcité ni au "vivre ensemble", même si la naissance du protestantisme introduit dans le débat public la notion de liberté de conscience - de religion tout au moins, à l’époque - et d'alphabétisation de chacun, par la nécessité de lire la Bible - car chez les Protestants, chacun « est Pape, une Bible à la main » comme disait Boileau.
Des affres
Le massacre de la Saint-Barthélémy fait partie de ces atrocités. Elle est parfaitement racontée dans cette série d'albums, qui mêle faits historiques et histoires personnelles. Pour lire ce troisième et dernier tome, qui se situe aux lendemains du massacre, il faut se replonger dans les deux premiers, parfois même compulser quelques livres ou sites d'histoire, pour ne pas se perdre dans les éléments historiques. La trame des histoires plus particulières qui s’articulent à ces éléments est intéressante : au travers de passions et de drames parfois violents, se dessinent (c'est le cas de le dire) les haines inter-religieuses, les affres individuelles qui en découlent, les culpabilités, les hypocrisies, au sein de familles déchirées, de camaraderies bouleversées... Le tout porté par un dessin précis et expressif, et une belle couleur malgré le sombre sujet. A lire, à relire, à étudier. A méditer.La page 7 (pourquoi la page 7 ? Parce que)

Saint-Barthélémy, tome 3 : Ainsi se fera l'histoire... Par Pierre Boisserie, Eric Stalner, Florence Fantini. Ed. Les Arènes. Août 2017.
vendredi 6 octobre 2017
La vie secrète des jeunes : Quand le coin de rue dépasse la fiction
Ouaaaais ok d'accord cette BD elle est super ancienne et je me réveille que maintenant pour la lire, oui ok. Je m'en fous. Regardez-vous d'abord ! Z'avez pas autre chose à faire qu'à râler ? Vous râlez, vous vous ennuyez. Mais regardez autour de vous bon sang ! La vie quotidienne vous pèse ? Elle est fantastique ! L'extraordinaire est à chaque coin de rue, chaque rame de métro, chaque table de bistrot ! C'est ça que raconte cette BD - et ne vous attardez pas au titre, ça ne parle pas que des jeunes. C'est cette maman qui fout des raclées à un pauvre môme alors qu'il joue tranquille, c'est cette femme qui raconte à sa copine qu'elle s'est retrouvée à l'hôtel pour la première fois avec son amant qui l'a laissée là à quatre pattes au bout de trois minutes avec du sperme dans les cheveux, c'est cette discussion de bistrot où un gars affirme à son pote que les Men in Black existent bel et bien aux USA...
Et c'est fantastique parce que c'est vrai, ce sont de réelles tranches de vie que bande-dessine Riad Sattouf. C'est tout bête, c'est tout con, c'est parfois violent, souvent drôle, voire incroyable. Et généralement tout ça à la fois. Mais la vie du coin de rue dépasse toujours la fiction, quand on regarde bien autour de soi. Faites-le : observez, et... vous verrez. Riad Sattouf observe remarquablement bien, et il raconte avec justesse, concision et goût du détail qui tue.
Alors oui, je me réveille tardivement - le tome 1 c'était il y a dix ans, une paille - mais je... mais je... Et puis merde.
Pour aller plus loin
Alors moi je n'ai pas de conseils à vous donner hein, mais dans le genre "tranches de vie" curieuses, insolites, rigolotes ou bizarres, il y a un excellent blog sur des scènes dans le métro parisien, qui s'appelle subtilement "Zarbi dans le Métro". C'est vraiment bien, vous verrez. Ce sont des textes qui se picorent, ça s'apprécie encore plus en buvant un diabolo menthe ou un bon verre de vin blanc. Je préconise. D'autant plus que c'est moi qui le fait :)La vie secrète des jeunes (3 tomes), par Riad Sattouf. Ed. L'Association
samedi 24 juin 2017
14-18, Le Diable Rouge : Histoires fortes sur Histoire violente
Rappelons le concept : une série BD qui raconte la vie quotidienne de huit jeunes hommes issus du même village, mobilisés en 1914, qui ne savent pas encore qu'ils vont traverser plusieurs années d'enfer, de sauvagerie, de privations, de peur et de mort. Le tome 7 est sorti en avril 2017, il place le décor en avril 1917, il y a tout juste un siècle. La tragédie - une de plus dans cette guerre monstrueuse - commence le 16 avril, à 6 heures du matin, avec le début de la bataille du Chemin des Dames, dite aussi "offensive Nivelle", du nom du Général français qui avait imaginé qu'en 24 heures, 48 heures tout au plus, grâce à une progression de 100 mètres toutes les 3 minutes, les lignes allemandes seraient percées sur le "Chemin des Dames" entre Reims et Hurtebise, pour permettre aux forces françaises de s'y engouffrer et obtenir l'effondrement rapide de l'armée ennemie. Autant le dire, c'est un échec, et les pertes sont nombreuses. Or cela fait trois ans que la guerre a commencé, les soldats en ont ras le casque, les familles en ont ras le deuil, et des mutineries se produisent de plus en plus souvent, parfois encouragées par le vent de révolte voire de révolution qui souffle depuis la Russie.
Mature et complet
Ce septième épisode de "14-18" est sans doute le plus mature et le plus complet. On l'a vu, la grande Histoire qui en constitue le cadre est tragique. Elle est bien expliquée par les personnages au fil des pages. Les "petites" histoires des personnages quant à elles sont émouvantes, sans être cucul comme cela a pu être le cas dans certains épisodes précédents. Les soldats ont une immense conscience de ce qu'ils vivent et de ce qui les attend : ils savent qu'ils vont mourir, qu'ils sont guidés par des officier complètement fous et déconnectés de la réalité, ils sont habités par la mort, et ils le disent, ils le dessinent pour certains, ils l'écrivent à leurs familles. L'un d'eux se rebelle, appelle ses camarades à déposer les armes, à lorgner vers les révoltes russes. Mais comme il n'y a pas assez de morts, il est arrêté et fusillé. Les personnages s'engueulent, fraternisent, se solidarisent. A l'arrière, les femmes pleurent leurs morts, elles travaillent, et continuent de subir, même à l'usine, le patriarcat qu'elles connaissaient déjà dans leur foyer et leur village. Entre la sauvagerie de la guerre et la dureté des rapports sociaux, cet épisode dessine une époque, pas si lointaine, d'une grande violence.La page 7
14-18 tome 7, Le Diable Rouge (avril 1917). Par Corbeyran et Le Roux. Editions Delcourt, avril 2017.
vendredi 28 avril 2017
Saint-Barthélémy, "Tuez-les tous !" : A lire car le cauchemar prend chair
Paris, 24 août 1572, cinq heures du matin. Le tocsin de l’horloge du Palais donne le signal du massacre. Aucun huguenot ne doit survivre à cette journée placée sous le signe de la colère de Dieu.
La fureur s’empare des catholiques qui tuent à tour de bras hommes, femmes et enfants. Charles IX tente de reprendre la main sur une situation qu’il a lui-même provoquée mais assiste, impuissant, au carnage.
Elie Sauveterre, jeune protestant, tente d’échapper à la mort et de rejoindre son roi, Henri de Navarre, reclus au Louvre. Son chemin croise alors celui de son jeune frère Clément, devenu catholique fanatique à la solde du duc de Guise…
(présentation éditeur)
Voici le deuxième tome d'une série de trois albums sur le massacre des protestants lors de la Saint-Barthélémy à Paris, en 1572. La chronique que j'avais écrite à l'occasion du premier tome, je n'en enlève rien aujourd'hui, c'est pourquoi je la rappelle ci-dessous. J'ajouterais juste que dans cette période actuelle bien pourrie, avec un Front national aux portes du pouvoir, il est bien de se rappeler à quel point la haine attisée par certains secteurs politiques extrémistes a, de tous temps, pu conduire à des malheurs, des larmes et du sang. Je ne sais pas si le Front national au pouvoir lancerait le "peuple" dont il se croit le porte-parole sur une tuerie du même ordre, contre les musulmans, les homosexuels ou tout autre bouc-émissaire. Je ne sais pas si Le Pen lancerait "Tuez-les tous" comme le pouvoir royal l'avait crié en 1572. Mais quand on réveille la bête immonde, elle est prête à bondir, à massacrer, à diviser, à rendre une partie des gens cons et dangereux. Dans le contexte actuel, la lecture de cet album fait écho à des cauchemars qui pourraient bien prendre chair. Cette BD, il faut la lire tant qu'il est encore temps.
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Chronique du 24 octobre 2016 sur le tome 1 de Saint-Barthélémy
Imaginez une religion minoritaire qui fait peur parce qu'elle est en expansion, qu'elle semble remettre en cause des équilibres sociaux ancestraux, qu'elle vient de "l'étranger", qu'elle est ingérable parce qu'elle n'a pas de hiérarchie, qui suscite la haine... Ne cherchez pas : on parle ici du protestantisme au 16e siècle. L'intolérance contre la Réforme est vive de la part des catholiques ultra-majoritaires. Les guerres de religions ont commencé. Elles sont motivées en apparence par les raisons de l'âme. Elles sont surtout gonflées par les colères sociales du moment, excitées et orientées opportunément par les puissants de ce monde selon leurs intérêts politiques. Jusqu'au tragique, jusqu'au massacre.
Temps réel
Le tome 1 de Saint Barthélemy (qui devrait compter trois épisodes) est une excellente BD qui relate l'événement sanglant du même nom : le massacre des protestants de Paris un soir d'été. L'intrigue est bien rythmée, en collant au temps réel pendant l'essentiel de l'ambum.
En focalisant sur ce moment terrible, la BD en profite pour faire un point d'histoire, mais aussi pour interpeller le lecteur sur la violence et la barbarie que peuvent revêtir les conflits religieux et l'intolérance. Que le lecteur se contente de lire une BD historique sur les massacres d'une nuit parisienne, et il aura raté le meilleur : la dénonciation de l'intolérance, qu'elle soit d'extrémisme religieux ou philosophico-laïcarde - deux tendances hélas croissantes de nos jours et reposant sur les mêmes piliers : identité communautaire, prétention, volonté de domination, exclusion.
Il a suffit d'une étincelle sur les brindilles séchées par de mauvaises récoltes, des guerres meurtrières et des paix insatisfaisantes, des conflits politiques et des tensions géopolitiques, des incompréhensions religieuses et le recours aux bons vieux boucs émissaires, pour que le massacre de la Saint-Barthélémy se produise. Aujourd'hui certains ingrédients sont de nouveau dans la marmite. Gageons que l'étincelle qui jaillira sera cette fois-ci celle de l'intelligence, favorisée par la laïcité, contre la barbarie qui pointe son nez sous le regard gourmand de certains apprentis sorciers politiques.
La page 6
Saint-Barthélémy - Tome 2 "Tuez-les tous !". Pierre Boisserie, Eric Stalner. Editions Les Arènes. 2017.
vendredi 24 mars 2017
L'Ambulance 13, tome 7 : Une ambiance de fin de guerre
Après la mort d’Émilie, Bouteloup est désespéré. Ses deux amours, son père et trop de ses amis ont été tués au cours de la Grande Guerre. Mutilé de la face et mis en disponibilité, il se sent inutile. Jusqu’au jour où le lieutenant-colonel d’Avrainville lui demande d’accompagner la folle équipée du général Jouinot-Gambetta en Orient. Louis accepte, à condition de reformer l’Ambulance 13. Au terme du voyage : Uskub, théâtre à venir de la dernière charge de la cavalerie française.
(Présentation éditeur)
Si cela ne parlait pas d'une des guerres les plus sanguinaires et cyniques de l'histoire, on pourrait appeler L'Ambulance 13 une série hospitalière. Mais le décors est celui de la guerre 1914-1918, et l'intrigue s'appuie sur la mise en place d'un service de santé "moderne" au sein de l'armée française, pour sauver les soldats ou les remettre d'aplomb pour retourner au combat. Autant dire, un service aux premières loges de la souffrance des Poilus ou de ce qui en reste après une ou deux montées au front. Autant dire (bis), rien de drôle, rien de léger. Le "héro" de la série, Louis-Charles Bouteloup, jeune officier médecin, il n'en reste pas grand chose dans ce 7e opus. Gueule cassée - il camoufle la moitié de son visage ravagé sous un masque -, vie brisée - la femme qu'il aime est morte mais vient hanter chacun de ses instants -, il s'accroche plus ou moins à la vie en se plongeant dans sa mission de sauver des vies humaines. Non plus dans le cloaque des tranchées marnaises, mais, cette fois-ci, sur une autre front, celui de l'Orient. Ce qui transporte, au passage, le lecteur dans des paysages tragiquement splendides magnifiquement dessinés par l'excellent Alain Mounier.
Mais sous ces paysages nouveaux et somptueux, l'histoire de Bouteloup transpire la fin de vie. Et sans doute aussi, la fin de série au prochain tome.
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| Un peu plus d'anatomie que dans les précédents albums. |
Cinq étoiles
Au-delà de la dépression du jeune médecin - on y sombrerait à moins - le scénario a du mal à nous emporter, plongeant plus souvent que dans les épisodes précédents dans des considérations chirurgicales à coups de terminologies anatomiques qui ne parlent qu'aux "professionnels de la profession". La BD reste d'une grande qualité, la série mérite cinq étoiles (pas celles des gradés toujours aussi meurtriers dans cette boucherie historique !). Et au moins, contrairement à une série hospitalière télé, elle aura le bon goût, très certainement, de finir son histoire, de boucler la boucle, et de reposer en paix.La page 7
L'Ambulance 13, tome 7. "Les Oubliés d'Orient". Patrice Ordas, Alain Mounier. Editions Bamboo. Octobre 2016.
vendredi 17 mars 2017
Soda n°13 : Une résurrection dure à vivre
Comme chaque année, ignorant toujours le vrai métier de son fils, Mary Solomon réclame une simple rose pour son anniversaire, mais pas n'importe laquelle : une de ces délicates roses blanches que son ami fleuriste vend désormais à la sauvette dans une proche station de métro.
Mère et fils arrivent ensemble sur place, mais tandis que le "pasteur" Soda négocie avec le vieux vendeur l'achat de tout son stock de roses, Mary a l'attention attirée par un personnage sombre, à la physionomie vaguement orientale, porteur d'un sac à dos.
Ce dernier a, par inadvertance, laissé tomber une enveloppe contenant une importante somme que Mary, s'éloignant de son fils pour trottiner dans la foule des navetteurs, tente de lui restituer. Mary est cardiaque, pas bien agile, mais au bout d'une ou deux minutes, elle parvient néanmoins à interpeler timidement l'inquiétant personnage. Dissimulant mal sa surprise, il s'empresse de s'éloigner avec l'enveloppe... avant de se raviser... pour glisser à l'oreille de la vieille dame : "Ces jours-ci, ne prenez surtout pas le métro !"
Soda ne prend connaissance de l'anecdote que Mary lui confesse naïvement que dans la soirée. Il se lance alors avec 8 heures de retard sur la piste de Khalid Cheik.(Présentation éditeur)
Ne dites pas à sa mère qu'il est flic, elle le croit pasteur. Un mensonge œdipien (je vous épargne l'analyse psy) qui constitue le fil rouge de Soda, une bonne série d'action policière au décor new-yorkais, légère et pleine de suspens. C'est bien simple, ça s'agite comme dans Starsky et Hutch, mais en plus subtil.
Soda vit chez sa maman, c'est un bon fils, il part le matin habillé en pasteur, sa mère lui souhaite une bonne journée à distribuer la bonne parole, il se change dans l'ascenseur et se retrouve en bas de chez lui en tenue de flic, prêt à distribuer les coups et les balles. Et depuis douze aventures, c'est comme ça, et ça se passe avec des bing et des paf, des énigmes, du suspens.
Sorti en 2014 (oui ça commence à dater, permettez-moi de prendre le temps que je veux), attendu depuis neuf ans pour des raisons que je vous laisse lire ici, ce tome 13 a une caractéristique : il est glauque. Est-ce que c'est le nouveau dessinateur de Soda ? Non, le trait de Dan Verlinden, et son style, sont propres et dynamiques et restent dans la lignée des albums précédents. Est-ce le scénariste ? Le grand Philippe Tome est toujours à la barre, comme aux premiers pas de son personnage. La raison est sans doute à chercher dans l'histoire encore récente de New York, ville qui fait partie intégrante de la série, qui lui en donne le ton, l'univers, le contexte, la couleur, la violence et presque l'odeur. New York, c'est un compagnon de Soda. Or, New York a été agressée en 2001. Il fallait en parler un jour. Les auteurs de la BD semblent avoir voulu exorciser ces attentats, et ont donné un cadre "terroriste" à l'intrigue. Là où, jusque là, les histoires de Soda avaient un petit air d'insouciance, de série télé, celle du numéro 13 est grave, sombre, déprimant. Le personnage principal est lui-même déprimé. Il vaut mieux avoir le moral pour lire cet album. La "résurrection" (son titre), une expérience manifestement dure à vivre...
Soda, tome 13. Résurrection. Par Dan et Tome. Ed. Dupuis. 2014.
La page 7
Soda, tome 13. Résurrection. Par Dan et Tome. Ed. Dupuis. 2014.
samedi 14 janvier 2017
S'enfuir, récit d'un otage : Un lit, un radiateur, un homme attaché
En 1997, alors qu'il est responsable d'une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l'a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d'un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? Un ouvrage déchirant, par l'auteur de "Pyongyang", de "Shenzhen", de "Chroniques birmanes" et de "Chroniques de Jérusalem".
(Présentation éditeur)
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La page 77
S'enfuir, récit d'un otage. De Guy Delisle. Ed. Dargaut. 2016.
vendredi 6 janvier 2017
Le Dernier Assaut : Replonger les yeux dans le cambouis
Pour le contemporain qui n'aurait pas encore compris l'horrible boucherie qu'a constituée la guerre 14-18, Tardi remet ici un coup de baïonnette (final ?) sur notre mémoire collective. Il suit Augustin, un "branco" un peu paumé sur le champ de bataille, qui invite le lecteur, au gré de ses rencontres et de ses pensées, à replonger dans les rapports de force géopolitiques de l'époque, à voir l'implication de tant de peuples du monde - du Néo-zélandais au Britannique en passant par l'Africain colonisé - sur des terrains de bataille de dimension si petite, à s'insurger contre les plans meurtriers d'un état-major dépassé par l'histoire, à toucher modestement du doigt à quel point les souffrances des soldats lourdement blessés, amputés ou gueules cassées, pouvaient leur faire regretter de ne pas être morts.
Au passage Augustin nous fait découvrir le bataillon des "bantams", composé de soldats britanniques de taille inférieure à 1,60 m. Et nous fait réfléchir sur les battements d'ailes des papillons et leurs conséquences sur les ouragans : une scène montre Augustin hésitant à "tirer dans le cul" d'un soldat allemand en train de pisser, qu'il tient en ligne de mire. Il s'abstient finalement de tirer dans le dos de l'ennemi. Pas de bol, le boche n'est autre que le soldat Hitler.
Pour son dernier assaut contre la boucherie 14, Tardi accomplit une nouvelle oeuvre qui donne envie de ressortir les albums précédents. Replonger les yeux dans le cambouis, pour assainir la mémoire.
La page 77 (et 88)
Le Dernier Assaut, de Tardi. L'album contient également un CD de chansons liées à la guerre interprétées par Dominique Grange. Editions Casterman. 2016.
samedi 17 décembre 2016
Revue Dessinée 14 : Se libérer de ses entraves
Le dessin de couverture de ce 14e numéro de la Revue Dessinée résume bien une grande partie des sujets traités. Il faut se dé-ficeler, se libérer, se dénouer, sinon c'est la chute assurée. Se libérer de quoi ? De tout. Des entraves physiques bien sûr, mais aussi celles, plus symboliques, qui nous maintiennent dans l'obscurité, dans l'ignorance, dans l'erreur.
Sortir de sa cage, physique et mentale, comme l'analyse la rubrique Instantané, à partir d'une photo de Raymond Depardon prise dans un asile psychiatrique italien en 1978, représentant un "fou" coincé dans une cage. Se libérer d'un régime totalitaire, avec la narration heure par heure de la chute de Ben Ali, en Tunisie, ouvrant la saison du "printemps arabe". Se méfier des discours sur l'ennemi intérieur, qui permettent toutes les dérives autoritaires de la part des dirigeants d'un pays, avec une belle démonstration historico-politique sur la "7e arme". Ne pas se laisser manipuler par les objets connectés, dans une excellente démonstration dessinée de leurs pouvoirs positifs et négatifs. Douter de tout, et même des chiffres, quand les statistiques de Pôle Emploi peuvent être manipulées par les gouvernements pour "planquer" quelques centaines de milliers de chômeurs.Attention à la facilité du "bon ton"
Sur ce sujet, permettez-moi de douter aussi de la Revue Dessinée. Certes, la catégorie A des demandeurs d'emploi inscrits à Pôle Emploi est extrêmement limitée pour avoir une vision réaliste de l'état du chômage en France. Or, c'est sur elle que focalisent les médias et les réactions politiques. Le fait de former massivement les chômeurs les fait basculer dans la catégorie dite "D" car ils sont alors considérés comme n'étant plus en recherche active d'emploi : c'est un moyen de les faire disparaître (momentanément au moins) de la catégorie A où ils étaient jusque-là, certes. Mais je préfère un programme massif de formation des demandeurs d'emploi que rien du tout. Il faudrait plutôt que les médias s'extraient d'une forme de paresse intellectuelle qui consiste à commenter uniquement la catégorie A (qui comptabilise les personnes n'ayant pas du tout travaillé dans le mois précédent, et qui ne représente qu'un bout du problème du chômage), alors que les statistiques fournies chaque mois par le ministère du Travail sont une mine d'or pour que chaque journaliste mette en lumière le poids du chômage et de la précarité. Il est de bon ton d'attaquer les gouvernements et leurs tentatives de manipulation, mais là, il revient bien aux médias - et la Revue Dessinée le fait d'ailleurs très bien dans ce numéro - de faire leur travail d'analyse, car ils ont tout en main sans avoir besoin de commenter les commentaires des gouvernants. J'ai vu que la Revue Dessinée s'était alliée à Médiapart sur d'autres types d'infos (sur les présidentielles) : attention à ce que la qualité de la revue ne vienne pas se déliter dans un parti-pris extrémiste, dans une démarche finalement contraire à l'idée d'émancipation.Enfin, comme l'émancipation c'est aussi la culture populaire, saluons les chroniques plus légères de cette revue : oui, on a besoin d'autres horizons (et apprendre à pratiquer le surf...), de connaissances rigolotes (et savoir d'où vient la dinde qui sera dévorée à noël, ou le LSD qui sera absorbé au réveillon du premier de l'an), d'histoires d'amour racontées au cinéma (avec une belle narration du "Mari de la coiffeuse"...). Bref, s'informer, se cultiver, apprendre, s'amuser, c'est vivre, c'est se débarrasser de ses liens. Alors vivons.
La Revue Dessinée n° 14 - Hiver 2016-2017.
lundi 24 octobre 2016
Saint-Barthélemy : L'intolérance jusqu'au bout
« Arrive un moment où la question de tuer au nom de Dieu ne se pose plus… Nous tuons, nous prions… et nous recommençons… »
Les guerres de Religion gangrènent la France dans sa totalité.
Le fanatisme s’instille patiemment, incontrôlable, dévastateur, aveugle.
En 1562, Élie de Sauveterre, un jeune protestant, rejoint l’armée du prince de Condé pour retrouver son frère et sa sœur enlevés par les papistes. Des premières escarmouches au déchaînement ultime de la Saint-Barthélemy, emporté comme les autres par cette vague de violence frénétique, il sera bien malgré lui le héros de cette histoire-là.
(Présentation éditeur)
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Imaginez une religion minoritaire qui fait peur parce qu'elle est en expansion, qu'elle semble remettre en cause des équilibres sociaux ancestraux, qu'elle vient de "l'étranger", qu'elle est ingérable parce qu'elle n'a pas de hiérarchie, qui suscite la haine... Ne cherchez pas : on parle ici du protestantisme au 16e siècle. L'intolérance contre la Réforme est vive de la part des catholiques ultra-majoritaires. Les guerres de religions ont commencé. Elles sont motivées en apparence par les raisons de l'âme. Elles sont surtout gonflées par les colères sociales du moment, excitées et orientées opportunément par les puissants de ce monde selon leurs intérêts politiques. Jusqu'au tragique, jusqu'au massacre.
Temps réel
Le tome 1 de Saint Barthélemy (qui devrait compter trois épisodes) est une excellente BD qui relate l'événement sanglant du même nom : le massacre des protestants de Paris un soir d'été. L'intrigue est bien rythmée, en collant au temps réel pendant l'essentiel de l'ambum.
En focalisant sur ce moment terrible, la BD en profite pour faire un point d'histoire, mais aussi pour interpeller le lecteur sur la violence et la barbarie que peuvent revêtir les conflits religieux et l'intolérance. Que le lecteur se contente de lire une BD historique sur les massacres d'une nuit parisienne, et il aura raté le meilleur : la dénonciation de l'intolérance, qu'elle soit d'extrémisme religieux ou philosophico-laïcarde - deux tendances hélas croissantes de nos jours et reposant sur les mêmes piliers : identité communautaire, prétention, volonté de domination, exclusion.
Il a suffit d'une étincelle sur les brindilles séchées par de mauvaises récoltes, des guerres meurtrières et des paix insatisfaisantes, des conflits politiques et des tensions géopolitiques, des incompréhensions religieuses et le recours aux bons vieux boucs émissaires, pour que le massacre de la Saint-Barthélémy se produise. Aujourd'hui certains ingrédients sont de nouveau dans la marmite. Gageons que l'étincelle qui jaillira sera cette fois-ci celle de l'intelligence, favorisée par la laïcité, contre la barbarie qui pointe son nez sous le regard gourmand de certains apprentis sorciers politiques.
Saint-Barthélémy - Tome 1 Sauveterre. Pierre Boisserie, Eric Stalner. Editions Les Arènes. 2016.
samedi 8 octobre 2016
14-18, Le Colosse d'ébène : Arsène est un con, mais il n'est pas le seul
La der des ders au quotidien. Février 1916 voit le commencement de la bataille de Verdun, l’une des plus meurtrières de la Grande Guerre. Un déluge d’obus s’abat sur nos héros. Tous ne se relèveront pas…
Verdun, 21 février 1916. L’artillerie allemande débute le pilonnage systématique du secteur dans
le but de « saigner à blanc l’armée française ». Parmi les renforts qui affluent, la présence de tirailleurs sénégalais crée des tensions dans la troupe. C’est dans ce contexte que la compagnie commandée par Armand est envoyée au fort de Douaumont sur le point d’être pris par l’ennemi…
(Présentation éditeur)
La série 14-18 poursuit son évocation de la première guerre mondiale au travers des histoires singulières d'un groupe de copains venant d'un même village et confrontés aux mêmes atrocités du front. Dans ce cinquième opus (le précédent, "La Tranchée perdue", est chroniqué ici), nous sommes en février 1916 et le calvaire des combattants se fait long, très long. Surtout avec une hiérarchie militaire au-dessous de tout, sans véritable stratégie si ce n'est celle d'amasser le plus de chair humaine face aux canons ennemis en se disant qu'il en restera bien un peu de vivante pour crier victoire.
Pendant qu'à l'arrière les femmes travaillent pour remplacer les hommes dans les usines d'armement (et elles sont "plus résistantes" qu'eux, "du coup le rendement est plus intéressant", dit la femme d'un des petits soldats de la série), sur le front on tente d'éviter les millions d'obus qu'elles produisent. Et la France coloniale, non contente de presser le citron des pays africains occupés en exploitant leurs matières premières, n'hésite pas à exploiter aussi leurs matières humaines, en extrayant les indigènes de leurs villages ensoleillés pour les envoyer combattre dans le froid, la pluie et la fureur de l'est et du nord de l'Hexagone.
Normal qu'ils se fassent tuer
Et c'est là qu'intervient Arsène, un des compères du groupe de petits soldats. Et Arsène est un con. Un vrai. Les Noirs ? Des babouins, des singes, des sous-hommes. Leur parler, c'est pactiser avec... avec qui ? quoi ? Il ne sait pas : il est con. Les Africains, on leur a apporté la civilisation, normal qu'il viennent se faire tuer pour sauver le pays. Il a beau se faire rabrouer par ses copains, qui le traitent de con - c'est vrai, qu'est-ce qu'il est con... - il continue et provoque un de ces "négros".Sans vouloir spoiler, la morale de l'histoire sera sauve, et émouvante. Certes l'intrigue est pour le coup un chouïa trop angélique, car en 1916, la plupart des combattants étaient certainement aussi racistes qu'Arsène qui, dans cet album, est seul à défendre sa bêtise. Mais l'épisode permet de rappeler le rôle éminent des populations africaines colonisées dans la défense de nos frontières lors de cette guerre (et de bien d'autres, d'ailleurs). Il nous confirme également qu'il y a une personnalité politique actuelle qui est au moins aussi con qu'Arsène : si on est Français aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'il y a eu des Gaulois à une époque. Mais plus récemment, c'est aussi parce qu'il y a eu des Africains, et des tas d'autres étrangers solidaires, qui nous ont permis de le rester.
La page 7
14-18 : Le Colosse d'ébène (Février 1916). Tome 5. Corbeyran et Le Roux. Ed. Delcourt. 2016.
mardi 5 juillet 2016
Revue Dessinée d'été : Du bonheur et des cris
Je ne sais pas si c'est la saison estivale qui veut ça, mais voilà une nouvelle livraison de la Revue Dessinée qui déprime moins que d'habitude. On y parle du Bonheur national brut, un concept développé au Bouthan, un petit pays perché dans l'Himalaya. Bon c'est le concept qui est développé hein, parce que l'épanouissement du bonheur, lui, reste un combat. Qu'à cela ne tienne, cherchons la zenitude personnelle avec la pratique du yoga : un des journalistes a testé pour vous, c'est assez frais et la chute est rigolote. Droit à la différence, droit à l'indifférence, peuvent aussi contribuer au vivre ensemble et à se sentir libre : un enquête est consacrée au quartier parisien où l'homosexualité peut être vécue sans tabou, dans une société adulte qui a bien évolué en quelques années, même s'il reste beaucoup à faire. Au chapitre des libertés, on lira également avec intérêt les quelques pages sur l'histoire des dessins de presse qui disent des gros mots ou qui magnifient des personnages assez crades genre le Gros Dégueulasse de Reiser...
Un chouïa de déprime
Bref tout cela est vivifiant et optimiste. Certes il y a aussi du déprimant : cette enquête sur les "Cat Bonds", nouveaux produits financiers censés assurer contre les risques environnementaux majeurs (volcan qui s'éveille, tsunami qui déferle, tornade qui balaye, centrale nucléaire qui explose... À côté, vos histoires de dégât des eaux c'est minable). Censés assurer donc, mais conçus de telle manière qu'ils n'assurent pas mais qu'ils nourrissent les spéculateurs. Egalement à lire en l'absence de corde, de flingue ou de boîte de médicaments à proximité : l'histoire de la découverte de la radioactivité et ses usages, ou l'enquête sur la bombe atomique et sa relative inutilité opérationelle en cette époque post-Yalta où on ne sait même pas vers qui dresser nos ogives nucléaires...
Mais la Revue Dessinée ne serait pas la Revue Dessinée si elle ne dénonçait pas, si elle n'expliquait pas le monde dans lequel nous vivons, si elle ne criait pas, à grands coups de dessins, les aberrations, les injustices et les scandales qui nourrissent à juste titre nos indignations. Et comme trop d'indignation peut aussi conduire à la paralysie, la Revue fait bien de développer davantage de sujets qui donnent espoir en la nature humaine. Continue, Revue !
La Revue Dessinée. Nº12, Été 2016. 17€ en librairie. http://www.larevuedessinee.fr
La Revue Dessinée. Nº12, Été 2016. 17€ en librairie. http://www.larevuedessinee.fr
vendredi 1 juillet 2016
Les Vieux Fourneaux : Ces croûtons qui attachent
Pierrot, Mimile et Antoine, trois septuagénaires, amis d'enfance, ont bien compris que vieillir est le seul moyen connu de ne pas mourir. Quitte à traîner encore un peu ici-bas, ils sont bien déterminés à le faire avec style : un œil tourné vers un passé qui fout le camp, l'autre qui scrute un avenir de plus en plus incertain, un pied dans la tombe et la main sur le cœur. Une comédie sociale aux parfums de lutte des classes et de choc des générations, qui commence sur les chapeaux de roues par un road-movie vers la Toscane, au cours duquel Antoine va tenter de montrer qu'il n'y a pas d'âge pour commettre un crime passionnel.
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Le résumé ci-dessus, ce n'est que le premier épisode. Il y en a trois. Du vrai bonheur. Non, ça ne donne pas envie d'être vieux plus vite que la musique, parce qu'ils sont pas mal chiants les trois vioques. Entre Antoine le nostalgique, Pierrot qui pense encore au Grand Soir et Mimile qui plane à quinze mille, il y a de quoi faire péter les plombs à n'importe qui d'à peu près "normal". D'ailleurs la seule "normale" de la bande, c'est une jeune femme, petite-fille d'un des vieux, maman d'un bébé, qui ramène à l'ordre autant que possible cette marmaille ridée qui n'a jamais tout à fait grandi. Et qui leur rappelle, pour qu'ils cessent de se prendre pour des dieux, l'état dans lequel ils ont légué le monde à leur descendance...
N'empêche qu'ils sont attachants ces croûtons. Parce qu'on s'y retrouve assez bien. On se demande en lisant cette BD "Mais comment je serai moi, à cet âge ?" Certes il suffit parfois de regarder son propre père, mais là ça compte pas, ça fait trop peur (pardon papa, je rigole). Serais-je Pierrot, cet emmerdeur activiste qui anime le collectif "Ni Yeux, Ni Maître", et qui pourrit la vie de tous ceux qui se complaisent dans le Grand Capital ? Ou qui occupe pendant plusieurs jours, avec ses autres copains buveurs de thé et joueur de belote, un bistrot pour jeunes un peu trop bruyant pour forcer le patron à négocier une baisse de décibels...
Serais-je Antoine, qui se fait du mal en pensant à ses amours d'antan ou à ses rivaux maintenant grabataires ? Ou bien Mimile, le taiseux du trio, et qui pourtant pourrait raconter une vie pleine d'aventures qu'il a vraiment vécues, et des histoires qu'il imagine ?
Allez je ferais une réponse facile : un peu des trois, j'espère. Mais si je pouvais garder aussi un peu de la jeunesse adulte et responsable que porte la jeune maman, qui tente tant bien que mal de survivre au milieu de ces histoires de gamins de 70 ans, ça pourrait peut-être m'aider à rassurer mes propres enfants et petits-enfants qui devront me supporter. Ou pas, d'ailleurs... C'est jeunes sont cruels, je vais les engueuler dès ce soir, en anticipation.
En quelques mots, cette BD est à placer entre toutes les mains, à la peau lisse ou ridée : c'est plein d'humour, chargé d'émotion, on en ressort avec le sourire. Et on attend le 4e tome. Bref, ces histoires de vieux qui font leur crise d'ado, c'est bath.
La Page 7
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