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samedi 29 juin 2019

Le Retour à la terre 6 : Tranches de rires campagnardes


Ils sont revenus, ils sont tous là ! Tous aussi foutraques et bidonnant que jadis. Onze ans après le dernier tome, ils n'ont pas pris une ride. Madame Mortemont est toujours doté d'un bon sens bien de chez nous, et en plus elle se met aux nouvelles technologies. Qui sait, en appelant Samsong par la commande vocale, pourra-t-elle en savoir plus sur la vie après la mort, et donc sur le sors de son mari décédé. Sauf que Wikipedia a du mal avec les accents du terroir. M. Henri, le voisin, est toujours aussi taiseux et terriens, mais il doit dégager un charme assez peu visible à première vue, car il a trouvé une compagne jeune et jolie. Il y a bien sûr le héro, Manu Larssinet (vous voyez la référence avec le dessinateur), toujours aussi chargé d'angoisses, en train d'écrire sa BD "Plast" (vous voyez la référence avec la BD Blast qui exprime les tourments psychiques de Larcenet), mais qui peut compter sur l'Ermite, cet ancien maire du coin qui s'est retiré seul dans les bois suite à un redressement fiscal, qui lui sert de confident et de psy. Et puis sa compagne, Mariette. Elle est enceinte du deuxième (après Capucine). Au 7e mois, qu'elle en est. Mais Manu n'a rien vu... Faut comprendre, il écrit "Plast", bon sang ! Deux cents pages, c'est quand même pas rien !
Et puis il y a la campagne. Ah la campagne ! C'est beau la campagne, mais c'est loin. Mais c'est beau. Mais c'est loin. Alors quand Philippe, des éditions Dargaud, est missionné par sa maison d'édition pour aller rendre visite à Manu Larssinet pour lui expliquer qu'il faut en finir avec Plast et ses cases toutes noires, et se mettre à dessiner un projet plus vendeur, la mission se transforme en expédition, en "Man vs Wild" dans la campagne française profonde. Équipé comme un baroudeur, comme un sherpa himalayen, arrivera-t-il à bon port ? Oui, mais dans un sale état.
Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet ont eu bien raison de nous remettre les pieds dans la terre et les yeux dans l'humour et la poésie. Un retour à la terre gagnant.

Le Retour à la terre 6 : Les Métamorphoses. Jean-Yves Ferri et Manu Larcenet. Ed. Dargaud. 2019.

dimanche 7 avril 2019

Les Vieux Fourneaux 5 : Recherche dessein commun


Résumé éditeur : Retour à Paris pour Antoine, Mimile et Juliette. Le plan est simple : ramener Juliette auprès de sa mère, puis filer au Stade de France pour assister au match de rugby France-Australie. C'est du moins ce qui est prévu... Mais, désireuse de voir son père et son grand-père se rabibocher, Sophie les oblige à s'occuper ensemble de Juliette jusqu'au lendemain. Mimile ne peut donc compter que sur Pierrot pour l'accompagner au match. Or, Pierrot l'anarchiste mène un nouveau combat : il s'est engagé en faveur des migrants. Alors vous pensez bien qu'assister à un match opposant la France, qui refuse d'accueillir les migrants, à l'Australie, qui ne pense qu'à les entasser dans des camps, bafouant ainsi les droits de l'homme, c'est hors de question ! Mimile n'a plus pour seule compagnie que ses désillusions... Et si lui aussi était bon pour l'asile ?


Eh bah non ! Ce n'est pas la suite de l'opus précédent pour lequel j'avais reproché, en fin de lecture, le côté inachevé, suspensif, genre "ils ont lancé des pistes, on comprendra mieux dans le prochain numéro". Non, vraiment, raté, le cinquième album repart sur un enchevêtrement de parcours des trois vieux rigolards, qui sont toujours aussi attachants mais dont on ne va pas tarder à se détacher si les auteurs continuent de croire en une rente de situation. Ce n'est pas parce qu'un film a été tiré des aventures des trois potes que la retraite s'impose sur la qualité qui caractérisait les trois premières BD.
Ici, nous avons Pierrot, toujours plus engagé dans l'action anticapitaliste, qui se retrouve au poste de police pour une action inutile de plus. Mais qui est taraudé par ses contradictions : eh non, Pierrot, quand viendra la Grand Soir, tous les flics ne seront pas à pendre avec les tripes de tous les bourgeois. Grande révélation: parmi eux, il y a des gens, des êtres humains, que tu as même cotoyés voire appréciés jadis.
Nous avons Antoine, toujours plus confronté à ses relations familiales compliquées : il se voit confier par sa petite-fille la garde de sa petite-fille en compagnie (surprise !) de son fils (donc le père de sa petite-fille) avec qui il est brouillé depuis longtemps. Histoire de renouer le fil du dialogue, selon la jeune femme. Evidemment, ce sera un peu foireux.
Et puis nous avons Mimile, qui venait à Paris pour aller voir un match de rugby avec ses copains, un peu pris par leurs engagements, lire ci-dessus. Fort marri, lui, l'homme de peu de convictions révolutionnaires, fera l'acte le plus visible de promotion des droits humains en dénonçant devant les caméras, en ouverture du match France-Australie, le sors des habitants de l'île-prison de Nauru, sur laquelle sont regroupés les migrants clandestins arrêtés en mer par les autorités australiennes, dans des conditions inhumaines.
Tout cela est bien raconté, on salue les messages d'engagement en faveur des réfugiés et des droits de l'homme en général, mais on cherche toujours où veulent aller les trois personnages principaux de cette BD, quel est le grand dessein de ces dessins, et en tant que lecteur, on en sort encore une fois un peu paumé. A force de nous balader, les auteurs sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont parvenus à s'asseoir avec un certain talent. Et là, j'ai une furieuse envie de leur dire : "Tchao vieilles branches". Dommage.

Pour aller plus loin

Sur l'île de Nauru, très justement dénoncé par Mimile, lire cet article sur le site d'Amnesty International. 

Les Vieux Fourneaux, tome 5 : "Bon pour l'asile". Paul Cauuet et Wilfrid Lupano. Dargaud Ed. Nov. 2018.

jeudi 4 octobre 2018

Le Chat du Rabbin, tome 8 : Une "patée philo" bien épicée


Présentation éditeur Ils s'aiment. Lui est juif, elle est catholique. Ils vivent à Alger, et un jour, le Rabbin voit arriver cette jeune femme qui, pour mieux s'intégrer et faire plaisir à son futur époux, veut se convertir au judaïsme. La stupeur le dispute à l'incompréhension : pourquoi vouloir embrasser une foi si compliquée, si irrationnelle, si pénible ? Le Chat et Zlabya sont tous d'accord pour la dissuader, et vont trouver en Knidelette une alliée inattendue...


Il y a des chats normaux, c'est-à-dire mi-dingos, mi-adorables, mi-énervants et mi-attendrissants (je sais il y a trop de mi et alors ? mettez des fa si vous voulez), bref des "putains de chats" comme ceux qui sont décrits dans la dernière chronique de votre serviteur. Il y a aussi le chat fou de Gaston Lagaffe, le chat métaphysique de Geluck, sans oublier Garfield, Hercule (celui de Pif), Tom (celui de Jerry) ou bien sûr Félix (le seul, l'unique). Dans cette grande famille féline de la BD, le Chat du Rabbin tient une place particulière : c'est un chat miroir. Inutile de tenter de lui échapper : il vous renvoie toutes les vérités que vous ne voulez pas entendre sur vous-même, avec une hauteur de vue et une philosophie qui confirment que Michel Onfray est un philosophe de bas étage, niveau terminale, sans vouloir faire insulte aux lycéens. La comparaison est certes facile compte tenu de la pauvreté de réflexion du prétendu philosophe gaucho, mais n'empêche, sur le même sujet de prédilection que ce dernier - la religion - le Chat du Rabbin soulève des pensées bien plus puissantes et secouantes. La "patée philo" à laquelle il nous convie dans ce 8e tome en fait de nouveau la preuve.

"Ne pas penser à la mort"

Dans cette histoire, le rabbin, sollicité par le futur marié pour convertir sa fiancée catholique au judaïsme, refuse. Pas question de remuer Ciel et Terre pour des raisons de cohésion familiale, alors qu'embrasser une religion relève de convictions bien plus profondes. Ce refus va dérégler le parcours bien huilé - bien oint, pourrions-nous dire fort à propos - que le couple avait programmé. Ou plutôt, il va mettre en lumière ce qu'il fallait illuminer. La fiancée s'engage malgré tout dans un apprentissage rigoureux, voire rigoriste, des nombreux rituels de la religion juive. Le futur mari quant à lui tombe amoureux d'une autre femme, et ne sait plus où il en est. Au milieu, le Chat (du Rabbin) philosophe sur la religion : "Tous ces rituels qu'ils accomplissent en permanence, ça sert à ne pas penser... à la mort." "Le Dieu des juifs fait tout pour décourager tout le monde. C'est une méthode pour se désangoisser. Et à mon avis, elle est foireuse."

Mais il miaule aussi psychologie, en mettant le nez du mari dans son complexe d’œdipe. Alors que celui-ci retourne chez sa mère pour examiner sa conscience, et trancher entre rester avec sa promise officielle, ou partir avec son amourette-pour-le-moment-platonique, le Chat lui assène son analyse, plus douloureuse qu'un coup de griffe : monsieur ne veut pas choisir, car "il veut juste rester chez sa maman". En lançant sa fiancée sur la voie de la religion et surtout de ses rituels implacables, il a voulu tester sa capacité à être aussi vertueuse que maman. Avec le secret espoir qu'elle se plante, pour justifier l'arrêt de leur histoire. Pas de bol, la fiancée absorbe tout et y prend même plaisir... Et si monsieur, au fond, ne voulait pas se transformer en mari ni en papa ?
Ce Chat n'a pas de tabou : les excès religieux, les traditions patriarcales mais aussi matriarcales, il les pétrit avec ses petites pattes, les coussinets en avant pour éveiller la confiance, les griffes qui pointent pour faire mal mine de rien... et la langue bien pendue. Rappeuse, comme il se doit.
Le Chat du Rabbin, tome 8 - Petit panier aux amandes. Joann Sfar. Ed. Dargaud, coll. Poisson Pilote. 2018.

samedi 30 décembre 2017

Les Vieux Fourneaux T4 : Faudrait pas pousser pépère...


Il y a une usine, fatalement dirigée par des requins capitalistes sans foi ni respect de la nature, qui veut s'agrandir. Mais qui bute sur une ZAD (zone à défendre), peuplée de jeunes foutraques mais fatalement sympathiques, qui bloque le projet. Objet de l'opération d'occupation sauvage : il faut sauver une sauterelle qui s'appelle une "magicienne dentelée" (voir photo) et qui s'est installée sur la zone d'extension achetée par les requins susnommés.

La Magicienne Dentelée.
Il y a Antoine - un des "vieux fourneaux" héros de la BD - que ça fâche, parce qu'il comptait sur le développement économique permis par l'extension de l'usine, pour que ça profite à l'emploi pour les jeunes. Mais il y a ses potes, dont Pierrot, qui viennent à la rescousse des zadistes, en vieux soixanthuitards attardés qu'ils sont. Antoine est encore plus énervé quand il se rend compte que son ancien pote Jean-Jacques, médecin, est parti en retraite et remplacé par une doctoresse roumaine. La ZAD, ça met en colère aussi l'association des chasseurs, pour qui c'est pire que dans "Guimauve Frombze" (je vous laisse deviner de quelle série d'anthologie actuelle il s'agit). Il y a Sophie, la petite-fille d'Antoine, qui élève seule sa fille, parfois avec difficulté, et qui aimerait bien rencontrer de près Vasco, l'entomologiste qui a découvert la présence de la sauterelle magicienne dans le coin, et qui est beau comme un dieu. Il y a Joseph, le couvreur, qui cherche à en savoir plus sur la vie privée de Sophie. Il y a Emile, un des trois "vieux fourneaux", qui envoie des fleurs presque tous les jours à Mme Goitreux, une dame du coin, laquelle balance systématiquement le bouquet aux cochons et lui renvoie un colis remplis de merde -  il doit y avoir du passif entre les deux. Il y a ce geek zadiste qui réussit à choper sur internet des documents confidentiels sur un plan social prévu par l'usine en question.

Un brin de déception

Vous allez dire : ça part un peu vrille ta chronique. Mais justement, cet album aussi. Autant les trois premiers tomes m'avaient emballés (lire ma chronique ici) avec la découverte de ces trois vieux attachants, la qualité du dessin et des histoires qui pouvaient se lire indépendamment les unes des autres, autant ce tome 4 est, au mieux, un album d'entre-deux qui pose avec sincérité le décors de futures histoires, au pire un alibi, pour surfer sur le succès mérité des premiers numéros. Dans les deux cas, on se retrouve en bas de la dernière page avec un brin de déception, une impression de vide, et d'invitation désagréable à remettre 12 euros dans la machine pour en savoir plus la prochaine édition. Alors on va rester sur le bénéfice du doute pour nos trois petits vieux, mais on sera vigilants : faudrait voir à pas pousser pépère dans les sorties...

La page 7


Les Vieux Fourneaux, tome 4, La Magicienne. Par Lupano et Cauuet. Ed. Dargaud. Nov. 2017.

samedi 14 janvier 2017

S'enfuir, récit d'un otage : Un lit, un radiateur, un homme attaché



En 1997, alors qu'il est responsable d'une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l'a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d'un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? Un ouvrage déchirant, par l'auteur de "Pyongyang", de "Shenzhen", de "Chroniques birmanes" et de "Chroniques de Jérusalem".
(Présentation éditeur)

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Une BD de 430 pages pour raconter l'histoire vraie du quotidien d'un otage qui va vivre 111 jours enfermé dans 15 à 25 mètres carrés (selon les périodes), le poignet menotté attaché à un radiateur ou à un anneau scellé au sol. Un homme qui bouge peu, donc, sauf quelques pas accompagnés pour se rendre aux toilettes ou un quart d'heure sans entraves le temps de prendre un repas plus liquide que solide. Son environnement est restreint : une couche, un radiateur, une fenêtre quasiment obstruée. Et rien d'autre. Rien dans le quotidien pour occuper le temps. Rien dans la pièce pour distraire les yeux. Tout est dans le détail qui rompt la monotonie : des bruits sourds contre les murs, les éclats de voix inhabituels, les sons de la rue. Le rayon du soleil qui parvient à se glisser entre deux planches qui recouvrent la fenêtre. Et ce qui bouge dans la tête : les pensées, les réflexions, les interrogations, les hypothèses de l'otage qui ne sait pas pourquoi il est là, pour combien de temps, si on pense à lui... "Etre otage, rapporte-t-il, c'est pire qu'être en prison. En prison, tu sais pourquoi tu es là et à quelle date tu vas sortir. Quand tu es otage, tu n'as même pas ce genre de repères. Tu n'as rien."

Quatre cents pages d'un vécu monotone - sauf le début avec l'enlèvement et la fin avec la fuite - et le lecteur reste (sans mauvais jeu de mot)... captivé. Il est vrai qu'on a affaire à Guy Delisle, un auteur coutumier des narrations sereines de situations difficiles (voir notamment les Chroniques de Jérusalem). Narration sereine certes, à partir d'entretiens que l'auteur a tenus avec l'ex-otage, mais derrière les dessins chargés de la langueur monotone d'un temps qui passe trop lentement, on ressent la violence de la situation d'un individu qui n'en est pas un aux yeux des ravisseurs. Qui n'est plus qu'une marchandise à vendre très cher sur le marché. Pas de violence physique, pas de maltraitance. Juste la violence d'être privé de liberté de façon arbitraire, et c'est déjà beaucoup. Pas non plus de revendication politique évoquée dans cette histoire, et c'est tant mieux, car aucune cause ne peut reposer sur le déni de l'individu, sauf à vouloir ériger un pouvoir totalitaire. L'otage a su résister dans sa tête pour rester un humain, il a su s'enfuir, c'est l'essentiel. Narration sereine, témoignage suffoquant, mais à la fin, on respire.


La page 77



S'enfuir, récit d'un otage. De Guy Delisle. Ed. Dargaut. 2016.

vendredi 1 juillet 2016

Les Vieux Fourneaux : Ces croûtons qui attachent


Pierrot, Mimile et Antoine, trois septuagénaires, amis d'enfance, ont bien compris que vieillir est le seul moyen connu de ne pas mourir. Quitte à traîner encore un peu ici-bas, ils sont bien déterminés à le faire avec style : un œil tourné vers un passé qui fout le camp, l'autre qui scrute un avenir de plus en plus incertain, un pied dans la tombe et la main sur le cœur. Une comédie sociale aux parfums de lutte des classes et de choc des générations, qui commence sur les chapeaux de roues par un road-movie vers la Toscane, au cours duquel Antoine va tenter de montrer qu'il n'y a pas d'âge pour commettre un crime passionnel.

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Le résumé ci-dessus, ce n'est que le premier épisode. Il y en a trois. Du vrai bonheur. Non, ça ne donne pas envie d'être vieux plus vite que la musique, parce qu'ils sont pas mal chiants les trois vioques. Entre Antoine le nostalgique, Pierrot qui pense encore au Grand Soir et Mimile qui plane à quinze mille, il y a de quoi faire péter les plombs à n'importe qui d'à peu près "normal". D'ailleurs la seule "normale" de la bande, c'est une jeune femme, petite-fille d'un des vieux, maman d'un bébé, qui ramène à l'ordre autant que possible cette marmaille ridée qui n'a jamais tout à fait grandi. Et qui leur rappelle, pour qu'ils cessent de se prendre pour des dieux, l'état dans lequel ils ont légué le monde à leur descendance...

N'empêche qu'ils sont attachants ces croûtons. Parce qu'on s'y retrouve assez bien. On se demande en lisant cette BD "Mais comment je serai moi, à cet âge ?" Certes il suffit parfois de regarder son propre père, mais là ça compte pas, ça fait trop peur (pardon papa, je rigole). Serais-je Pierrot, cet emmerdeur activiste qui anime le collectif "Ni Yeux, Ni Maître", et qui pourrit la vie de tous ceux qui se complaisent dans le Grand Capital ? Ou qui occupe pendant plusieurs jours, avec ses autres copains buveurs de thé et joueur de belote, un bistrot pour jeunes un peu trop bruyant pour forcer le patron à négocier une baisse de décibels...

Serais-je Antoine, qui se fait du mal en pensant à ses amours d'antan ou à ses rivaux maintenant grabataires ? Ou bien Mimile, le taiseux du trio, et qui pourtant pourrait raconter une vie pleine d'aventures qu'il a vraiment vécues, et des histoires qu'il imagine ?

Allez je ferais une réponse facile : un peu des trois, j'espère. Mais si je pouvais garder aussi un peu de la jeunesse adulte et responsable que porte la jeune maman, qui tente tant bien que mal de survivre au milieu de ces histoires de gamins de 70 ans, ça pourrait peut-être m'aider à rassurer mes propres enfants et petits-enfants qui devront me supporter. Ou pas, d'ailleurs... C'est jeunes sont cruels, je vais les engueuler dès ce soir, en anticipation.

En quelques mots, cette BD est à placer entre toutes les mains, à la peau lisse ou ridée : c'est plein d'humour, chargé d'émotion, on en ressort avec le sourire. Et on attend le 4e tome. Bref, ces histoires de vieux qui font leur crise d'ado, c'est bath.

La Page 7


Les Vieux Fourneaux. Tomes 1, 2 et 3. Paul Cauuet, Wilfrid Lupano. Editions Dargaud.

vendredi 16 octobre 2015

Le Chat du Rabbin : Paroles et moustaches


"Et si c'était pas moi, le centre du monde ?" Sacré chat, celui du rabbin, qui se croit tellement indispensable qu'il se permet d'être amoureux de sa maîtresse humaine, jaloux de son enfant en gestation et haineux à l'égard de son crétin de mari. Non le chat, tu n'es pas le centre du monde, mais tu vas apprendre dans cette histoire à l'être un peu quand même.

Sacré chat surtout, qui fait aimer la philosophie bien plus efficacement, depuis six volumes, que les cours de philo abominables de terminale pendant lesquels l'Education nationale met un point d'honneur à dégoûter définitivement beaucoup de jeunes des joutes spirituelles qu'offre pourtant cette matière vivante. (Merci à cette BD de m'avoir permis de déverser ici un vieux truc qui me pèse depuis longtemps !)

Prier pour ne rien dire
C'est donc l'histoire d'un chat amoureux et jaloux. Un chat qui parle. Et qui parle dans le désert car sa maîtresse ne peut pas l'entendre. Qu'à cela ne tienne, il va tenter de se faire entendre de Dieu, en apprenant à prier, avec le père de sa maîtresse, qui est rabbin. Lui, le rabbin, l'entend, le chat, quand il parle. Mais le chat comprend vite que le rabbin l'invite à prier... pour ne rien dire.

De dépit, il quitte alors maîtresse et rabbin. Et se vautre dans une mésaventure que nous tairons ici, qui lui apprend que la parole peut tuer. La fin est positive : si la parole est un instrument de pouvoir, mieux vaut l'user pour exprimer l'amour que pour tuer les gens. Soudain sa maîtresse comprend sa parole.
Et ça, ça s'entend. Dans tous les sens du terme.
Et ça se déguste, comme tous les épisodes du Chat du Rabbin, avec plaisir. Parole ! 

Le Chat du Rabbin, de Joann Sfar. Tome 6. "Tu n'auras pas d'autre dieu que moi". Dargaud.

mercredi 26 mars 2014

Meilleurs vœux de Mostar : une tranche de vie dans les Balkans



Frano Petrusa raconte une belle histoire de gamin, avec ses émois amoureux, ses rivalités entre potes, ses bagarres de kids, ses admirations de héros sportifs... Tout ça dans une ville splendide...
Je reprends : Frano Petrusa est né en Croatie et part vivre en Bosnie-Herzégovine chez sa grand-mère, après la mort de sa mère, dans la splendide ville de Mostar. Il y vit ses premières années d'adolescence, ses émois amoureux pour une jeune fille musulmane, ses rivalités avec son pote serbe, ses bagarres avec des kids d'autres communautés, son admiration pour un basketteur black... C'est en 1991, et il devient "le plus heureux" de gamins de Bosnie-Herzégovine, pendant que la guerre frappe la Croatie.
Cette BD est très centrée sur la vie de l'auteur, avec ses anecdotes d'ado, mais laisse apparaître le contexte difficile de l'époque. Elle montre, en arrière-plan, puis insensiblement au premier plan, comment des conflits décidés ailleurs finissent pas réveiller des instincts identitaires excluant, dans un pays où des communautés diverses (religieuses et culturelles) avaient l'habitude de vivre ensemble. "Heureusement, il y a toujours un crétin qui arrive pour t'expliquer, pour te rappeler, à quel point nous sommes différents", écrit l'auteur, tandis que la ville commence à être défigurée par des bombardements.
Une belle BD, émouvante, délicate, qui plaide pour la fraternité avec subtilité. On aurait envie de la diffuser auprès de bon nombre d'électeurs français qui ont voté récemment pour le repli sur soi et l'exclusion des autres. Une méthode (le repli) qui n'a jamais, mais alors jamais, dans toute l'histoire de l'humanité, permis de s'en sortir.


Un ptit tour autour du sujet...

Voici où Mostar se trouve (je vous conseille la visite guidée proposée, c'est joli).
Mais avant, pour mieux comprendre le contexte de cette BD, faire un tour sur le site d'Hérodote pour lire un résumé de l'histoire de cette guerre des Balkans des années 90.

Meilleurs vœux de Mostar. Par Frano Petrusa. Ed. Dargaud. Coll. Long Courrier.