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jeudi 12 juillet 2018

14-18 - Sur la terre comme au ciel : Vents de guerre, souffles de paix


Découvrez dans cet avant-dernier épisode l’apport décisif des États-Unis dans la résolution du conflit et accompagnez Pierre et Maurice, seuls rescapés parmi nos héros ordinaires, pour leur dernier assaut...
Le conflit ne perd pas en intensité mais l’arrivée massive du contingent américain donne un nouvel espoir. La musique et le mode de vie des Sammies réchauffent l’atmosphère de l’arrière-front et le renfort de leurs pilotes renforce le contrôle du ciel avant la bataille décisive. Mason, l’un d’entre eux, ne trouve son courage que dans la cocaïne. Mais ses réserves sont désormais épuisées…
(Présentation éditeur)

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C'est curieux comme cette guerre 14-18 n'intéresse pas des masses. Après un démarrage en fanfare en 2014, l'intérêt médiatique et politique s'est éteint très rapidement. Plus personne n'en parle, les émissions historiques qu'on peut encore glaner sur le petit écran sur des chaînes plus ou moins importantes parlent davantage de 39-45 que des affres des Poilus, alors qu'on est encore en plein dans le centenaire d'une boucherie sans nom. Mais il est vrai que cette boucherie est le fruit pourri d'une politique et d'un état-major bien de chez nous, même pas contraints par une force occupante, et que la mauvaise conscience de choix stupides et meurtriers semble traîner ses guêtres jusque dans l'inconscient de la France d'aujourd'hui. 

Bref, tout ça pour dire qu'heureusement, les projets lancés en 2014 pour se remémorer la violence extrême de cette guerre se poursuivent. C'est le cas de la série BD "14-18" (et voir mes chroniques sur les albums que j'ai lus liés à ce conflit), qui a sorti son avant-dernier album récemment pour parler de juillet 1918. Son titre, "Sur la terre comme au ciel", fait référence aux batailles aériennes, qui sont racontées au travers d'histoires individuelles, de "vrais" combattants qui transpirent la peur, les angoisses, pour leur vie, pour la crainte de ne plus revoir leurs amies, femmes, familles restées au village. Dans cet album on parle d'addiction à la cocaïne, consommée par un aviateur qui s'envoie en l'air dans tous les sens du terme, mais manipulé par un fournisseur sans scrupule ; de combattants heureux de voir arriver les Américains et de découvrir le blues ; de plan Foch ; de dessins presque poétiques de dirigeables qui naviguent dans les vents de la guerre... 
Au fil des albums de cette série, le sérieux des reconstitutions des scènes de guerre, l'émotion du point de vue des combattants et de leurs proches restés au village, l'évocation de faits historiques, mêlent magnifiquement - et douloureusement - le grand et le petit "H" d'une histoire pas si ancienne. 

"14-18", tome 9 "Sur la terre comme au ciel (juillet 1918)". par Corbeyran et Le Roux. Ed. Delcourt.

samedi 18 novembre 2017

La Nueve : La Libération entre hombres et lumières


La majorité des hommes qui composaient la Nueve avaient moins de vingt ans lorsqu'ils prirent les armes, en 1936, pour défendre la République espagnole : les survivants ne les déposeraient que huit ans plus tard après s'être illustrés sur le sol africain et avoir libéré Paris dans la nuit du 24 août 1944. Ils étaient convaincus de reprendre la lutte contre le franquisme. Avec de l'aide qui ne viendra jamais...(présentation éditeur)

Libérer la France de l'occupant allemand lors de la dernière guerre mondiale n'a pas été l'oeuvre des seuls Américains, ni des seuls Résistants, ni des seuls De Gaulle ou Leclerc. Beaucoup de chacun d'eux, certes, et beaucoup de l'addition de leurs forces, il va de soi. Mais il y a aussi tous ces inconnus qui y ont contribué. Ces "sans-dents" de la grande histoire du monde, dont on ne parle pas, simplement parce que leur action a été diffuse, éclatée, volontairement anonyme. Mais le silence est parfois injuste, quand ils se sont volontairement engagés pour combattre le nazisme et le fascisme : c'est le cas de ces Républicains espagnols qui ont combattu auprès des forces alliées pour libérer notre pays, et notamment Paris (en composant la 9e compagnie, la "nueve", dans la 2e DB du Général Leclerc), dans la continuité de leur combat raté contre Franco, et espérant le soutien du reste du monde libre pour rétablir la démocratie dans leur pays. Espoir terriblement déçu...

Combattants sanguinaires

Paco Roca raconte dans ce très bel album son entrevue avec l'un de ces anciens combattants espagnols profondément antifascistes, Miguel Ruiz, 94 ans. Avec beaucoup de pudeur, il relate ses échanges, met en scène l'histoire que retrace le Républicain. Des échanges difficiles au début, car Miguel n'a aucune envie de remuer les souvenirs, et sa modestie souffre - cette histoire, son histoire, il ne l'a jamais racontée à personne. Peu à peu il prend confiance, et ce qu'il livre révèle une aventure collective et personnelle tragique, d'une grande force, de ces engagements qui transportent une vie par leur puissance et leur évidence, la lutte antifasciste en constituant le moteur essentiel. La haine du nazi et du fasciste faisait de ces Espagnols des combattant sanguinaires, que l'on plaçait facilement en première ligne, indique le livre. Des sentiments violents qui, avec l'âge, posent question à Miguel. Mais pour lui, c'est très clair : si c'était à refaire, il le referait, pour barrer la route au nazisme. Il raconte ce jeune SS qui, à la Libération, est blessé mais préfère être saigné à blanc plutôt que de risquer d'être transfusé avec du sang juif : "Ça nous rappelle pourquoi nous combattions".
Pourtant, ces combattants républicains ont été oubliés. Et l'Espagne n'a pas été libérée, les Alliés préférant laisser Franco au pouvoir que de risquer l'arrivée des communistes.  Cet album remet en lumière ce pan de l'histoire, ses acteurs sur lesquels elle met des noms, des visages, des singularités, et ce n'est que justice. Le dessin est efficace, à défaut d'être romantique et trop bien léché comme beaucoup de productions bdéesques historiques qui peuplent les têtes de gondoles des librairies spécialisées. Il a une âme, une personnalité. A l'image de Miguel Ruiz, combattant antifasciste. 


La page 276 (pourquoi celle-là ? Parce que)


La Nueve, de Paco Roca. Ed. Delcourt, 2014.

samedi 24 juin 2017

14-18, Le Diable Rouge : Histoires fortes sur Histoire violente


Rappelons le concept : une série BD qui raconte la vie quotidienne de huit jeunes hommes issus du même village, mobilisés en 1914, qui ne savent pas encore qu'ils vont traverser plusieurs années d'enfer, de sauvagerie, de privations, de peur et de mort. Le tome 7 est sorti en avril 2017, il place le décor en avril 1917, il y a tout juste un siècle. La tragédie - une de plus dans cette guerre monstrueuse - commence le 16 avril, à 6 heures du matin, avec le début de la bataille du Chemin des Dames, dite aussi "offensive Nivelle", du nom du Général français qui avait imaginé qu'en 24 heures, 48 heures tout au plus, grâce à une progression de 100 mètres toutes les 3 minutes, les lignes allemandes seraient percées sur le "Chemin des Dames" entre Reims et Hurtebise, pour permettre aux forces françaises de s'y engouffrer et obtenir l'effondrement rapide de l'armée ennemie. Autant le dire, c'est un échec, et les pertes sont nombreuses. Or cela fait trois ans que la guerre a commencé, les soldats en ont ras le casque, les familles en ont ras le deuil, et des mutineries se produisent de plus en plus souvent, parfois encouragées par le vent de révolte voire de révolution qui souffle depuis la Russie.

Mature et complet

Ce septième épisode de "14-18" est sans doute le plus mature et le plus complet. On l'a vu, la grande Histoire qui en constitue le cadre est tragique. Elle est bien expliquée par les personnages au fil des pages. Les "petites" histoires des personnages quant à elles sont émouvantes, sans être cucul comme cela a pu être le cas dans certains épisodes précédents. Les soldats ont une immense conscience de ce qu'ils vivent et de ce qui les attend : ils savent qu'ils vont mourir, qu'ils sont guidés par des officier complètement fous et déconnectés de la réalité, ils sont habités par la mort, et ils le disent, ils le dessinent pour certains, ils l'écrivent à leurs familles. L'un d'eux se rebelle, appelle ses camarades à déposer les armes, à lorgner vers les révoltes russes. Mais comme il n'y a pas assez de morts, il est arrêté et fusillé. Les personnages s'engueulent, fraternisent, se solidarisent. A l'arrière, les femmes pleurent leurs morts, elles travaillent, et continuent de subir, même à l'usine, le patriarcat qu'elles connaissaient déjà dans leur foyer et leur village. Entre la sauvagerie de la guerre et la dureté des rapports sociaux, cet épisode dessine une époque, pas si lointaine, d'une grande violence.

La page 7


14-18 tome 7, Le Diable Rouge (avril 1917). Par Corbeyran et Le Roux. Editions Delcourt, avril 2017.

samedi 8 octobre 2016

14-18, Le Colosse d'ébène : Arsène est un con, mais il n'est pas le seul


La der des ders au quotidien. Février 1916 voit le commencement de la bataille de Verdun, l’une des plus meurtrières de la Grande Guerre. Un déluge d’obus s’abat sur nos héros. Tous ne se relèveront pas…
Verdun, 21 février 1916. L’artillerie allemande débute le pilonnage systématique du secteur dans
le but de « saigner à blanc l’armée française ». Parmi les renforts qui affluent, la présence de tirailleurs sénégalais crée des tensions dans la troupe. C’est dans ce contexte que la compagnie commandée par Armand est envoyée au fort de Douaumont sur le point d’être pris par l’ennemi…

(Présentation éditeur)

La série 14-18 poursuit son évocation de la première guerre mondiale au travers des histoires singulières d'un groupe de copains venant d'un même village et confrontés aux mêmes atrocités du front. Dans ce cinquième opus (le précédent, "La Tranchée perdue", est chroniqué ici), nous sommes en février 1916 et le calvaire des combattants se fait long, très long. Surtout avec une hiérarchie militaire au-dessous de tout, sans véritable stratégie si ce n'est celle d'amasser le plus de chair humaine face aux canons ennemis en se disant qu'il en restera bien un peu de vivante pour crier victoire.
Pendant qu'à l'arrière les femmes travaillent pour remplacer les hommes dans les usines d'armement (et elles sont "plus résistantes" qu'eux, "du coup le rendement est plus intéressant", dit la femme d'un des petits soldats de la série), sur le front on tente d'éviter les millions d'obus qu'elles produisent. Et la France coloniale, non contente de presser le citron des pays africains occupés en exploitant leurs matières premières, n'hésite pas à exploiter aussi leurs matières humaines, en extrayant les indigènes de leurs villages ensoleillés pour les envoyer combattre dans le froid, la pluie et la fureur de l'est et du nord de l'Hexagone.

Normal qu'ils se fassent tuer

Et c'est là qu'intervient Arsène, un des compères du groupe de petits soldats. Et Arsène est un con. Un vrai. Les Noirs ? Des babouins, des singes, des sous-hommes. Leur parler, c'est pactiser avec... avec qui ? quoi ? Il ne sait pas : il est con. Les Africains, on leur a apporté la civilisation, normal qu'il viennent se faire tuer pour sauver le pays. Il a beau se faire rabrouer par ses copains, qui le traitent de con - c'est vrai, qu'est-ce qu'il est con... - il continue et provoque un de ces "négros".

Sans vouloir spoiler, la morale de l'histoire sera sauve, et émouvante. Certes l'intrigue est pour le coup un chouïa trop angélique, car en 1916, la plupart des combattants étaient certainement aussi racistes qu'Arsène qui, dans cet album, est seul à défendre sa bêtise. Mais l'épisode permet de rappeler le rôle éminent des populations africaines colonisées dans la défense de nos frontières lors de cette guerre (et de bien d'autres, d'ailleurs). Il nous confirme également qu'il y a une personnalité politique actuelle qui est au moins aussi con qu'Arsène : si on est Français aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'il y a eu des Gaulois à une époque. Mais plus récemment, c'est aussi parce qu'il y a eu des Africains, et des tas d'autres étrangers solidaires, qui nous ont permis de le rester.

La page 7


14-18 : Le Colosse d'ébène (Février 1916). Tome 5. Corbeyran et Le Roux. Ed. Delcourt. 2016.

mercredi 3 février 2016

Les Mauvaises gens : Le militantisme qui libère ici et maintenant


Étienne Davodeau vient d'une région catholique et ouvrière, les Mauges. Ses propres parents sont un parfait exemple de gens, dont l'éducation s'est forgée entre l'église et l'usine, mus très vite par la volonté d'agir. Leur parcours et leurs aspirations sont ceux d'une France à la recherche de justice et de progrès social, de l'après-guerre à l'élection de Mitterrand. 

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La BD date de 2005 mais ses enseignements peuvent marquer toutes les époques. En racontant simplement l'histoire de ses parents, Etienne Davodeau a produit un argument massue et durable contre les réflexes antisyndicaux caricaturaux, contre la méfiance trop souvent exprimé face à l'action collective, et pour la diffusion des bienfaits de l'éducation populaire. De nos jours où certains discours remettent en cause l'utilité du syndicalisme, cette BD rappelle qu'il a vocation, très concrètement, à changer la vie quotidienne des salariés, des gens en général, et donc au final la société, ici et maintenant. Pas dans 50 ou 100 ans, comme veulent nous le chanter certains syndicats et mouvements politiques extrémistes, qui nous promettent un monde meilleur en un horizon lointain, justifiant de ne rien construire aujourd'hui, pour ne pas gâcher cette vision si belle d'un horizon si beau qu'on admire chaque grand soir avant d'aller se coucher...

Elle nous rappelle aussi que l'engagement - à la JOC ou à la CFDT, comme les "héros" de cette histoire - permet d'apprendre, de s'éduquer, de mieux comprendre le monde dans lequel on vit. Alors que tant de mouvements, des plus manifestement obscurantistes aux plus apparemment démocratiques, préfèrent que l'ignorance s'impose. Individuellement, ces engagements permettent de sortir de la "condition" dans laquelle il serait tellement plus commode que chacun s'embourbe pour que l'ordre règne.

L'émancipation en actes

Et tout cela est très concret, très humain, très émouvant et surtout très digne, sans flonflons, sans discours grandiloquents, au cœur des réalités politiques de chaque époque traversée, bousculant sans les briser les traditions culturelles locales ou familiales. Oui, on peut vouloir changer le monde, améliorer la vie des gens par l'action collective, transformer la société à petits pas, conquérir des droits, tout en restant attaché à la nécessité de baptiser les enfants ou de se marier à l'église.

C'était une autre époque, dira-t-on. Une époque de reconstruction, de mutations industrielles, démographiques et démocratiques profondes. Et aujourd'hui, alors ? Regardez : nous sommes en pleine révolution numérique, des mouvements démographiques et migratoires importants se produisent, et la démocratie est percutée par des difficultés à redéfinir un "vivre ensemble" et un projet commun. Le contexte est différent, certes. Mais les ressors qui poussent à s'engager dans le monde réel, ici et maintenant, sont toujours là. "Mauvaises Gens" montre comment la génération précédente à mis l'émancipation en actes. Cette exigence est toujours là. A méditer avant d'enfiler ses pantoufles en regardant passivement par la fenêtre le monde changer.


La page 77


Les Mauvaises gens, de Etienne Davodeau. Editions Delcourt. 2005. 

jeudi 29 octobre 2015

14-18, La Tranchée perdue : Un épisode qui prend à la gorge


De retour d'une escapade, à la recherche du « repos du guerrier », Arsène et Jacques dépassent leurs lignes et tombent par hasard sur la tranchée ennemie faisant face à la leur. À leur grand étonnement, elle est déserte. Prévenu, le commandement ordonne une incursion par voie de tunnel. Pierre et Jules, désignés pour cette mission, découvrent au cours de leur progression un étrange objet cylindrique. 
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Quatrième épisode de la saga "14-18" des très bons Corbeyran et Le Roux (lire mes précédentes chroniques ici), on retrouve les aventures individuelles et collective d'un groupe de soldats, tirés du même village pour affronter les horreurs de la guerre. En ce mois d'avril 1915, il n'y a qu'une seule bonne nouvelle à se mettre sous la dent : l'état major a enfin compris que les pantalons rouges, pour faire la guerre, ce n'est pas l'idéal. Les soldats porteront maintenant une seyante couleur bleu horizon, moins propice à se faire canarder par les Boches comme de vulgaires cibles de fêtes foraines. 
Pour le reste, rien pour réjouir le Poilu. La guerre s'enlise, les couples se déchirent, et les gaz de combat font leur apparition. Cet opus est sans doute le plus sombre de la série, mais aussi celui où les personnages ont le plus d'épaisseur, et le scénario le plus dramatique, voire le plus atroce. La lente progression du nuage de gaz poussés par les vents, vers les combattants français qui se protègent de leur pauvre mouchoir, prend à la gorge, au sens propre comme au figuré. Dans le même temps, les tragédies familiales qui se jouent à l'arrière du front, à cause de cette p... de guerre qui dure, conduisent des hommes déjà rendus fous par les combats, à porter cette folie à leur zénith. 

Un scénario dramatique, des personnages qui prennent de l'épaisseur : cet épisode, chargé d'humanité dans un contexte pourtant apocalyptique, est le meilleur de la série. Pour l'instant.


Pour aller plus loin 

Sur le site de la Mission du Centenaire, une page intéressante sur le gaz moutarde et ses dégâts. Première utilisation : le 22 avril 1915, événement que retrace cet épisode de "14-18'.

14-18 Tome 04 - La Tranchée perdue (avril 1915). Par Corbeyran, Etienne Le Roux et Jérôme Brizard. Editions Delcourt. Coll. Histoire & Histoires. 

    lundi 25 mai 2015

    14-18, Le Champ d'Honneur, qui ne l'est pas


    C'est reparti pour un nouvel épisode de la saga qui va suivre pour dix albums jusque 2018, le terrible quotidien de Louis, Jacques, Maurice, Armand, Denis, Arsène, Pierre et Jules, huit compagnons du même village, mobilisés le 1er août 1914 dans le même régiment, pour une des plus belles boucheries inventées par le genre humain.

    Après Le Petit Soldat (Août 1914) et Les Chemins de l'Enfer (Septembre 1914), voici les huit compères dans Le Champ d'Honneur. Un titre bien ironique tant l'honneur n'existe plus depuis belle lurette dans la hiérarchie militaire. Dans les phrases, les discours, les harangues, oui sans doute. Pour tenter de donner du sens au massacre, pour faire croire au soldat qu'il va se faire tuer pour quelque chose, certainement. On s'y réfère, à l'honneur. On le porte en étendard. Mais il est massacré lui aussi. Dans cet épisode, les officiers, en fin stratèges, envoient un groupe de soldats attirer l'attention des bombes et des balles allemandes sur eux, en vue d'une attaque surprise sur l'autre flan. La moitié du groupe tombera au champ "d'honneur". Pour rien, car pas un mètre de terrain ne sera gagné par les troupes françaises.

    Mais l'histoire principale de cet album n'est pas seulement dans la dénonciation des ordres absurdes de la hiérarchie militaire. Ça, malheureusement, on connaît, c'est une toile de fond permanente dans cette guerre. Corbeyran et Le Roux décrivent dans cette série des gens, des histoires singulières, qui s'affinent peu à peu. Dans ce troisième tome : l'affichage, la dénonciation, au sein du groupe de camarades, de choses qui relèvent de l'intime de certains d'entre eux. Pour rappeler que derrière les chiffres de masse qu'arbore habituellement le discours sur la guerre 14-18, il y a des individus, faits de chair, d'os et d'esprit, avant d'être des chairs à canon.

    14-18 - Tome 3 - Le Champ d'Honneur (Septembre 1915) - Corbeyran, Etienne Le Roux - Ed. Delcourt.


    lundi 19 janvier 2015

    Le Guide du Mauvais Père : Féliciter sa fille qui dit "Putain de sa race"


    Guy Delisle, c'est l'aventure. Ses pérégrinations à Pyongyang (2003), ses Chroniques birmanes (2007), ses Chroniques de Jérusalem (2011), fleurant bon la découverte de contrées lointaines et donc - nécessairement - mystérieuses, nous livrant des descriptions si respectueuses d'autres mœurs, d'autres vies, d'autres gens !

    Mais là, le dessinateur n'a sans doute jamais été aussi loin dans l'exotisme et la révélation d'us et coutumes ahurissantes. Pensez donc : n'écoutant que son courage, bravant les intempéries de la vie, faisant reculer les limites de l'investigation, il raconte sa vie de père. De père - nécessairement - mauvais.

    Alors oui, c'est le troisième tome du Guide du Mauvais Père qu'il nous livre là, et je n'ai pas lu les précédents. Qu'importe, sans doute comme les premiers volumes, le troisième mêle l'aventure, le suspense, la fourberie, et une pointe de philosophie. Tout y est.

    Jugez-en. Comment faire dire "Putain de ta race" à sa fille et l'en féliciter ? Comment pourrir une histoire de Harry Potter avec de la grammaire ? Comment rappeler à son enfant la cruelle vérité de la loi française, qui sanctionne d'écartèlement les élèves qui ne font pas leurs devoirs ?

    Et puis l'aventure disais-je, avec un hélicoptère télécommandé. Et le rappel de nos chères têtes blondes aux réalités : oui, Boucle d'Or est une délinquante ! Et la pointe de philosophie en conduisant l'enfant à l'école : oui mon enfant, après tu devras travailler durement, puis viendra la retraite et la mort.

    Certes, le recueil de ces tranches de vie se lit un peu trop rapidement, à raison de deux images par page. Mais c'est drôle, c'est parfois raide, et en tant que père je m'y reconnais bien. Eh, Guy, si tu veux créer un Club des mauvais pères, je te suis. Comme trésorier, je ne risque pas de m'ennuyer.

    Le Guide du Mauvais Père. Guy Delisle. Ed. Delcourt. Coll. Shampoing. 192 p. 2015.

    Et toujours le blog de Guy Delisle, à picorer avec plaisir.

    dimanche 31 août 2014

    "14-18, Le Petit Soldat" : Début de guerre, début de saga



    L'entrée en matière est brutale : 1919, une femme accompagne son mari chez le médecin. Le visage enroulé dans une écharpe, l'homme se découvre. C'est une "gueule cassée" particulièrement amochée. Non seulement les restes de son visage ne sont plus guère humains, non seulement il souffre atrocement, mais il semble bien atteint psychologiquement : il anone sans arrêt la même phrase, difficilement quand on n'a plus de machoire : "Il a été blessé, il a perdu sa baïonnette, il ne peut plus se défendre, tu peux le protéger, toi, tu es un vrai soldat".

    Pour comprendre cet épilogue, il faut maintenant replonger cinq ans plus tôt, au début de la guerre 14-18. Et c'est parti pour une saga de 10 albums prévus, qui paraîtront jusqu'en 2019. Le nom de la série a dû torturer les méninges d'un bataillon de communicants : "14-18". Point très positif : chaque album a un début et une fin, sans "A suivre" à la fin, même si la succession des BD suivra l'évolution de la guerre.

    Le tome 1, intitulé "Le Petit Soldat", qui commence par cette scène atroce, pose le décors. Ce sera l'histoire de huit hommes et huit femmes, issus du même village, embarqués dans les atrocités du conflit. Nous sommes au début de la guerre, et on vit les premières heures de la mobilisation générale, annoncée par le garde champêtre pendant une fête de village, les trop courtes 48 heures laissées aux mobilisés pour préparer leurs affaires et profiter de la vie, puis le départ au front et les premières confrontations avec la mort.

    Les dessins d'Etienne Le Roux sont très bons, le scénario bien campé par Corbeyran. Les expressions utilisées, la manière de parler, les usages,tout y est très documenté. Comme dans toute évocation de 14-18, on y retrouve aussi les dures conditions de vie des soldats, et surtout les ordres débiles de supérieurs stupides qui sacrifient la vie de leurs hommes. Le "plus" de cette série, par rapport aux BD sur le même sujet, résidera sans aucun doute dans la narration de la vie quotidienne du soldat et des familles restées au village. D'autant que chaque personnage est doté d'une vraie personnalité, d'une histoire, de quoi s'y attacher. Pour le reste, attendons les prochains albums. Le premier épisode passe du temps à installer la situation et les personnages. Gageons que les prochains seront plus "enlevés".

    Pour en savoir plus, un document pdf des éditions Delcourt explique le projet.

    14-18. Tome 01. Le Petit Soldat. Corbeyran et Etienne Le Roux. Coll. Histoire et Histoires. Ed Delcourt.


    dimanche 26 janvier 2014

    Chroniques de Jérusalem : tranches de vies au Moyen-Orient



    Je suis un peu en retard sur la publication de cet ouvrage, mais peu importe, voici. A peu près tout a été dit et écrit sur les excellentes "Chroniques de Jérusalem" dessinées par Guy Delisle, primées à juste raison par le Fauve d'Or du festival international de BD d'Angoulême en 2012. Plus de 300 pages de tranches de vie croquées pendant près d'un an, par ce dessinateur canadien, à Jérusalem où sa femme est envoyée pour travailler pour Médecins sans frontières. Pas de grand message géopolitique à chercher ici. Il n'y a pas les gentils contre les méchants. Guy Delisle raconte son quotidien, de manière presque candide, avec un dessin d'une grande douceur malgré, parfois, la violence des faits. Cela va des difficultés à passer les checkpoints à la rencontre avec une tortue (oui oui), de ses contemplations de paysages magnifiques aux visites guidées très encadrées de lieux historiques, en passant par le mur (ou barrière de sécurité) et la tension constante entre les communautés, toujours palpable, en toile de fond ou au premier plan (pendant l'opération "Plomb durci" par exemple), dans ces chroniques. Un journal de bord, mais pas le journal d'un bord, en quelque sorte, même si le quotidien des Palestiniens est décrit comme bien plus difficile. Sa vision de la situation est bien résumée par une phrase : "Il sera toujours plus facile de combattre son voisin si on le résume en un seul mot et qu'on le représente en une seule image." Guy Delisle, lui, n'a pas cherché la facilité.

    Pour aller plus loin

    Guy Delisle anime un blog, dont il parle dans ses Chroniques de Jérusalem. Un blog à visiter car depuis son voyage en 2011, il y raconte en quelques strips très drôles "son" Angoulême de 2012 où il a reçu le Fauve d'Or, ou dévoile quelques images de son "Guide du mauvais père". Tiens, ce sera mon prochain achat, ce guide, je sens que je vais m'y reconnaître.

    Chroniques de Jérusalem, par Guy Delisle. Editions Delcourt, Collection Shampooing

    mardi 31 décembre 2013

    La Malédiction du Parapluie : des histoires de riens




    Oui ok ça date de 2006 et parler d'un objet aussi préhistorique sied peu au virevoltant tourbillon de l'actualité à la mode internet. Mais le père noël ne regarde pas ce genre de choses quand il choisit ses cadeaux. Et là il m'a gâté, vous allez bouffer de la BD. Y a du pain sur la planche (de BD) ! Ah ah ah !

    Bon là c'est l'histoire d'un mec normal (enfin presque, il est auteur de BD quand même) qui raconte des petites histoires en une page de sa vie quotidienne normale (enfin presque, parce qu'il voyage un peu plus que la moyenne quand même). D'ailleurs sur le dos de la BD, les choses ne trompent pas, c'est écrit "Un livre avec beaucoup de pas grand-chose".

    Et c'est vrai ! Le gars raconte qu'il va acheter deux chats, il va à la Réunion et craint les moustiques infectés de chikungounya, il va à Madrid, à Hong Kong (et il y fait chaud), il gagne le grand prix du festival de BD d'Angoulême. Une fois même, il est au volant de sa voiture, il voit dehors la pluie et le soleil, se dit qu'un arc en ciel doit s'être étiré quelque part, et le gars (tenez-vous bien !) il finit par voir l'arc en ciel... dans son rétroviseur ! Dingue non ? Bref que du normal, mais à lire cette BD, on se prend soudain à se dire que finalement, la vie quotidienne, qui nous paraissait si plate parfois que le bourdon pouvait nous saisir soudainement, cette vie quotidienne est une grande aventure ! Une grande aventure du rien ! Et pourquoi ça s'appelle "La Malédiction du Parapluie" ? Parce qu'un parapluie peut devenir maléfique, si on cherche bien.

    Par Lewis Trondheim, dans la collection "Les Petits Riens". Editions Delcourt, collection Shampooing. 128 pages.