vendredi 28 avril 2017

Saint-Barthélémy, "Tuez-les tous !" : A lire car le cauchemar prend chair



Paris, 24 août 1572, cinq heures du matin. Le tocsin de l’horloge du Palais donne le signal du massacre. Aucun huguenot ne doit survivre à cette journée placée sous le signe de la colère de Dieu.
La fureur s’empare des catholiques qui tuent à tour de bras hommes, femmes et enfants. Charles IX tente de reprendre la main sur une situation qu’il a lui-même provoquée mais assiste, impuissant, au carnage.
Elie Sauveterre, jeune protestant, tente d’échapper à la mort et de rejoindre son roi, Henri de Navarre, reclus au Louvre. Son chemin croise alors celui de son jeune frère Clément, devenu catholique fanatique à la solde du duc de Guise…

(présentation éditeur)

Voici le deuxième tome d'une série de trois albums sur le massacre des protestants lors de la Saint-Barthélémy à Paris, en 1572. La chronique que j'avais écrite à l'occasion du premier tome, je n'en enlève rien aujourd'hui, c'est pourquoi je la rappelle ci-dessous. J'ajouterais juste que dans cette période actuelle bien pourrie, avec un Front national aux portes du pouvoir, il est bien de se rappeler à quel point la haine attisée par certains secteurs politiques extrémistes a, de tous temps, pu conduire à des malheurs, des larmes et du sang. Je ne sais pas si le Front national au pouvoir lancerait le "peuple" dont il se croit le porte-parole sur une tuerie du même ordre, contre les musulmans, les homosexuels ou tout autre bouc-émissaire. Je ne sais pas si Le Pen lancerait "Tuez-les tous" comme le pouvoir royal l'avait crié en 1572. Mais quand on réveille la bête immonde, elle est prête à bondir, à massacrer, à diviser, à rendre une partie des gens cons et dangereux. Dans le contexte actuel, la lecture de cet album fait écho à des cauchemars qui pourraient bien prendre chair. Cette BD, il faut la lire tant qu'il est encore temps.

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Chronique du 24 octobre 2016 sur le tome 1 de Saint-Barthélémy

Imaginez une religion minoritaire qui fait peur parce qu'elle est en expansion, qu'elle semble remettre en cause des équilibres sociaux ancestraux, qu'elle vient de "l'étranger", qu'elle est ingérable parce qu'elle n'a pas de hiérarchie, qui suscite la haine... Ne cherchez pas : on parle ici du protestantisme au 16e siècle. L'intolérance contre la Réforme est vive de la part des catholiques ultra-majoritaires. Les guerres de religions ont commencé. Elles sont motivées en apparence par les raisons de l'âme. Elles sont surtout gonflées par les colères sociales du moment, excitées et orientées opportunément par les puissants de ce monde selon leurs intérêts politiques. Jusqu'au tragique, jusqu'au massacre. 

Temps réel
Le tome 1 de Saint Barthélemy (qui devrait compter trois épisodes) est une excellente BD qui relate l'événement sanglant du même nom : le massacre des protestants de Paris un soir d'été. L'intrigue est bien rythmée, en collant au temps réel pendant l'essentiel de l'ambum. 
En focalisant sur ce moment terrible, la BD en profite pour faire un point d'histoire, mais aussi pour interpeller le lecteur sur la violence et la barbarie que peuvent revêtir les conflits religieux et l'intolérance. Que le lecteur se contente de lire une BD historique sur les massacres d'une nuit parisienne, et il aura raté le meilleur : la dénonciation de l'intolérance, qu'elle soit d'extrémisme religieux ou philosophico-laïcarde - deux tendances hélas croissantes de nos jours et reposant sur les mêmes piliers : identité communautaire, prétention, volonté de domination, exclusion. 
Il a suffit d'une étincelle sur les brindilles séchées par de mauvaises récoltes, des guerres meurtrières et des paix insatisfaisantes, des conflits politiques et des tensions géopolitiques, des incompréhensions religieuses et le recours aux bons vieux boucs émissaires, pour que le massacre de la Saint-Barthélémy se produise. Aujourd'hui certains ingrédients sont de nouveau dans la marmite. Gageons que l'étincelle qui jaillira sera cette fois-ci celle de l'intelligence, favorisée par la laïcité, contre la barbarie qui pointe son nez sous le regard gourmand de certains apprentis sorciers politiques. 

La page 6


Saint-Barthélémy - Tome 2 "Tuez-les tous !".  Pierre Boisserie, Eric Stalner. Editions Les Arènes. 2017.

samedi 1 avril 2017

Revue Dessinée de printemps : De quoi choquer, s'interroger, grandir, s'engager


C'est une honneur de tenter de déployer une art, celle de porter critique sur un ou plusieurs images, ceux, en particulier, qui composent ce nouveau numéro de la Revue Dessinée. Malmener ce dernier serait un erreur, voire un insulte, un ombre sur mes pensées, que dis-je, un affaire bien plus grave que celui qui frappe certains candidats à la présidentielle !

Non, je n'ai pas viré Jane Birkin. Ce paragraphe est écrit en respectant le genre des mots tels qu'il était avant que les vieux cons de l'Académie française les dévoient au 17e siècle. Car oui, déjà à l'époque, ces vieux cons sévissaient, et oui, ils l'étaient déjà, vieux et cons. Pour décider que des mots porteurs de force et de puissance devaient être masculinisés, et les mots "mols" féminisés, il en fallait une sacrée couche. C'est pourtant ce qui fut fait, en même temps que la fameuse règle du "masculin qui l'emporte sur le féminin" pour les adjectifs qui suivent une énumération, alors que c'était le genre du dernier mot de l'énumération qui donnait le ton, antérieurement. Inquiets pour leur virilité, il leur fallait manipuler les mots pour se doter d'un pouvoir...


Cette info peu connue, la Revue Dessinée de printemps la livre, comme elle livre depuis 15 numéros des enquêtes, reportages et analyses bourrées de connaissances, sous forme de BD. De quoi choquer toute personne douée d'un minimum de volonté d'égalité entre femmes et hommes, comme avec cette rubrique régulière sur la sémantique. De quoi aussi interroger nos habitudes de consommation, avec une enquête sur "le poids du clic", qui démontre comment l'empreinte carbone de nos activités sur internet est bien plus négative qu'on ne le pense (si Internet était un pays, il serait le 6e plus gros consommateur d'énergie au monde). De quoi grandir en citoyenneté, en lisant comment une loi - en l'occurrence la loi Macron - est élaborée, entre projet politique, manœuvres partisanes, rapports de forces parlementaires, arcanes des fonctionnements institutionnels... De quoi rester vigilants, avec une enquête sur les nouveaux paysages miniers, sur les guerres économiques qui se dessinent pour exploiter de nouveaux filons dans nos sous-sols, y compris hexagonaux, pour en extraire des métaux aussi rares que polluants mais hélas indispensables pour le fonctionnement de nos tablettes, smartphones et autres outils high-tech...

De quoi désespérer un peu de notre monde ? Que nenni. D'abord on peut pratiquer la boxe pour se défouler (un petit reportage rigolo sur le sujet), aller au cinéma, écouter de la musique, admirer une image (avec les rubriques dédiées) pour titiller nos passions artistiques. Ensuite il n'a jamais été question de baisser les bras : en cette période pré-électorale, plus que jamais, il faut s'informer, non pas pour pleurer misère, ni pour phosphorer dans des projets fumeux irréaliste, mais pour trouver la voie médiane, celle de l'engagement. La Revue Dessinée y contribue.

Revue Dessinée n° 15. En vente en librairie, 15 euros. Le sommaire, sur le site de la revue, c'est ici.

Et pour relire toutes mes chroniques sur la Revue Dessinée, c'est ici ! 

vendredi 24 mars 2017

L'Ambulance 13, tome 7 : Une ambiance de fin de guerre


Après la mort d’Émilie, Bouteloup est désespéré. Ses deux amours, son père et trop de ses amis ont été tués au cours de la Grande Guerre. Mutilé de la face et mis en disponibilité, il se sent inutile. Jusqu’au jour où le lieutenant-colonel d’Avrainville lui demande d’accompagner la folle équipée du général Jouinot-Gambetta en Orient. Louis accepte, à condition de reformer l’Ambulance 13. Au terme du voyage : Uskub, théâtre à venir de la dernière charge de la cavalerie française.
(Présentation éditeur)


Si cela ne parlait pas d'une des guerres les plus sanguinaires et cyniques de l'histoire, on pourrait appeler L'Ambulance 13 une série hospitalière. Mais le décors est celui de la guerre 1914-1918, et l'intrigue s'appuie sur la mise en place d'un service de santé "moderne" au sein de l'armée française, pour sauver les soldats ou les remettre d'aplomb pour retourner au combat. Autant dire, un service aux premières loges de la souffrance des Poilus ou de ce qui en reste après une ou deux montées au front. Autant dire (bis), rien de drôle, rien de léger. Le "héro" de la série, Louis-Charles Bouteloup, jeune officier médecin, il n'en reste pas grand chose dans ce 7e opus. Gueule cassée - il camoufle la moitié de son visage ravagé sous un masque -, vie brisée - la femme qu'il aime est morte mais vient hanter chacun de ses instants -, il s'accroche plus ou moins à la vie en se plongeant dans sa mission de sauver des vies humaines. Non plus dans le cloaque des tranchées marnaises, mais, cette fois-ci, sur une autre front, celui de l'Orient. Ce qui transporte, au passage, le lecteur dans des paysages tragiquement splendides magnifiquement dessinés par l'excellent Alain Mounier.
Mais sous ces paysages nouveaux et somptueux, l'histoire de Bouteloup transpire la fin de vie. Et sans doute aussi, la fin de série au prochain tome.

Un peu plus d'anatomie que dans les précédents albums.


Cinq étoiles

Au-delà de la dépression du jeune médecin - on y sombrerait à moins - le scénario a du mal à nous emporter, plongeant plus souvent que dans les épisodes précédents dans des considérations chirurgicales à coups de terminologies anatomiques qui ne parlent qu'aux "professionnels de la profession". La BD reste d'une grande qualité, la série mérite cinq étoiles (pas celles des gradés toujours aussi meurtriers dans cette boucherie historique !). Et au moins, contrairement à une série hospitalière télé, elle aura le bon goût, très certainement, de finir son histoire, de boucler la boucle, et de reposer en paix.

La page 7


L'Ambulance 13, tome 7. "Les Oubliés d'Orient". Patrice Ordas, Alain Mounier. Editions Bamboo. Octobre 2016. 

vendredi 17 mars 2017

Soda n°13 : Une résurrection dure à vivre


Comme chaque année, ignorant toujours le vrai métier de son fils, Mary Solomon réclame une simple rose pour son anniversaire, mais pas n'importe laquelle : une de ces délicates roses blanches que son ami fleuriste vend désormais à la sauvette dans une proche station de métro.
Mère et fils arrivent ensemble sur place, mais tandis que le "pasteur" Soda négocie avec le vieux vendeur l'achat de tout son stock de roses, Mary a l'attention attirée par un personnage sombre, à la physionomie vaguement orientale, porteur d'un sac à dos.
Ce dernier a, par inadvertance, laissé tomber une enveloppe contenant une importante somme que Mary, s'éloignant de son fils pour trottiner dans la foule des navetteurs, tente de lui restituer. Mary est cardiaque, pas bien agile, mais au bout d'une ou deux minutes, elle parvient néanmoins à interpeler timidement l'inquiétant personnage. Dissimulant mal sa surprise, il s'empresse de s'éloigner avec l'enveloppe... avant de se raviser... pour glisser à l'oreille de la vieille dame : "Ces jours-ci, ne prenez surtout pas le métro !"
Soda ne prend connaissance de l'anecdote que Mary lui confesse naïvement que dans la soirée. Il se lance alors avec 8 heures de retard sur la piste de Khalid Cheik.
(Présentation éditeur)

Ne dites pas à sa mère qu'il est flic, elle le croit pasteur. Un mensonge œdipien (je vous épargne l'analyse psy) qui constitue le fil rouge de Soda, une bonne série d'action policière au décor new-yorkais, légère et pleine de suspens. C'est bien simple, ça s'agite comme dans Starsky et Hutch, mais en plus subtil. 

Soda vit chez sa maman, c'est un bon fils, il part le matin habillé en pasteur, sa mère lui souhaite une bonne journée à distribuer la bonne parole, il se change dans l'ascenseur et se retrouve en bas de chez lui en tenue de flic, prêt à distribuer les coups et les balles. Et depuis douze aventures, c'est comme ça, et ça se passe avec des bing et des paf, des énigmes, du suspens.

Sorti en 2014 (oui ça commence à dater, permettez-moi de prendre le temps que je veux), attendu depuis neuf ans pour des raisons que je vous laisse lire ici, ce tome 13 a une caractéristique : il est glauque. Est-ce que c'est le nouveau dessinateur de Soda ? Non, le trait de Dan Verlinden, et son style, sont  propres et dynamiques et restent dans la lignée des albums précédents. Est-ce le scénariste ? Le grand Philippe Tome est toujours à la barre, comme aux premiers pas de son personnage. La raison est sans doute à chercher dans l'histoire encore récente de New York, ville qui fait partie intégrante de la série, qui lui en donne le ton, l'univers, le contexte, la couleur, la violence et presque l'odeur. New York, c'est un compagnon de Soda. Or, New York a été agressée en 2001. Il fallait en parler un jour. Les auteurs de la BD semblent avoir voulu exorciser ces attentats, et ont donné un cadre "terroriste" à l'intrigue. Là où, jusque là, les histoires de Soda avaient un petit air d'insouciance, de série télé, celle du numéro 13 est grave, sombre, déprimant. Le personnage principal est lui-même déprimé. Il vaut mieux avoir le moral pour lire cet album. La "résurrection" (son titre), une expérience manifestement dure à vivre...

La page 7



Soda, tome 13. Résurrection. Par Dan et Tome. Ed. Dupuis. 2014. 

vendredi 10 mars 2017

Les Yeux rouges du Caïman : Un polar sur le Mur, qui picole très très dur



A Loguivy-de-la-mer, près de Paimpol, l’ex-flic Pogam lance une page facebook, à la recherche d’une affaire trouble à laquelle se mêler. Et pour ça, il va être servi ! Son pote, Harteau,le branche sur un trafic de diamants. Tout s’enchaîne coup sur coup : une blonde mystérieuse roucoule avec qui faudrait pas, un type se fait descendre et Baudouin, son pote Baudouin, qui ne trouve rien de mieux qu’à les lui casser avec son caïman empaillé ! Un vrai sac de nœuds.
(Présentation éditeur)

Un polar à suivre au travers des posts que le narrateur dépose sur son mur Facebook : l'idée est originale. Bien sûr la vraisemblance n'est pas au rendez-vous, car on voit mal un enquêteur dévoiler ses avancées sur un réseau social aussi exposé à tous les vents virtuels de la toile. Même si l'enquêteur en question est un flic défroqué et un alcoolique défoncé.
Mais tout cela n'est pas très grave, le support rédactionnel de ses pérégrinations permet toutes les libertés narratives, et nous voilà embarqués dans ses pensées, dans ses enthousiasmes, dans ses gueules de bois, et surtout dans son aventure un tantinet tarabiscotée. Et comme justement monsieur n'a pas toujours l'esprit très clair, le lecteur peut être rattrapé par une forme de réalisme : on n'est jamais très loin de s'embourber dans la confusion d'un personnage sans doute un peu trop imbibé... Heureusement l'histoire en elle-même, une fois qu'on en a saisi le fil, n'est pas spécialement compliquée. Elle est même parfois un peu prévisible. Mais pour l'originalité de l'ensemble, le style très enlevé, imagé et dynamique, je n'hésite pas : je like et je partage.

La page 7



Les Yeux rouges du Caïman, de Jo Mével. Editions L'Arlésienne. 42 pages. 2016. Pour acheter cet ebook, c'est ici. 

mardi 21 février 2017

Demain : Des utopies, mais en vrai


Le monde va mal. Personne n'en doute, même ceux qui en tirent profit. Il faudrait le changer. Chacun en convient. Sauf ceux qui l'exploitent abusivement. Le changer oui, mais comment ? Pas par des aventures politiques globales qui imposeraient un nouvel ordre à l'ancien par des décisions tout droit tombées du ciel ou du comité central. Au contraire, partir du local, pour changer, pas à pas, peu à peu (mais pas trop lentement quand même, ça urge !) le monde.

Le fameux slogan écolo "du local au global", usé jusqu'à la fibre de chanvre : on y croit ou on n'y croit pas ? Pour sortir du questionnement quasi religieux qui se pose face aux idéologies qui promettent la lune (ou le paradis, ou le bonheur du prolétariat), l'actrice Mélanie Laurent et le réalisateur Cyril Dion sont partis du concret, de l'existant, des actions qui se vérifient et s'évaluent. Dans Demain, ils présentent un échantillon de ce qui se fait de mieux dans le monde entier en matière de réalisations dans les domaines économique, citoyen, éducatif, agricole... Toutes vont dans le même sens : une reprise en main des gens sur leur vie, leur consommation, leur production, hors des autoroutes battues du capitalisme dominant. Les acteurs (dans le sens de ceux qui agissent, pas des comédiens) expliquent par A + B pourquoi battre monnaie locale est bénéfique pour l'économie, pourquoi revenir à une agriculture plus manuelle produit plus et mieux d'aliments, pourquoi il est possible de créer plus d'emplois que les multinationales, pourquoi l'éducation dans les pays nordique est bien plus efficace qu'en France... Des utopies, mais en vrai. 

Gouttes d'eau bienfaisante
Tout cela est convainquant, enthousiasmant, donne envie de s'y mettre soi-même là, tout de suite, à sonner chez les voisins et leur dire "Allez hop, ça assez duré, on change le monde, à commencer par notre quartier !" Et ça a quelque chose d'effrayant, de penser qu'il ne s'agit  que de quelques gouttes d'eau bienfaisante seules dans un océan déjà trop pollué... Mais ce n'est pas parce que la tâche est immense qu'il ne faut pas commencer. Il est déjà assez tard comme ça. Allez, on s'y met. 



Demain, documentaire de Cyril Dion et Mélanie Laurent. 2015 
Des infos pour aller plus loin sur le site du film.

jeudi 16 février 2017

Quinquennat : Les services secrets US pointent le risque d'extrême droite en France

Voici une note des services secrets américains sur la situation politique en France. Nous sommes à l'approche de l'élection présidentielle en France. Les sondages sont clairs, le Mouvement patriote sera au deuxième tour, et les risques qu'il accède au pouvoir sont réels. De quoi inquiéter les Etats-Unis, qui sont prêts à soutenir l'autre candidat qui serait qualifié pour le deuxième tour face à l'extrême droite, Philippe Launay.

Un parti et un candidat encore inconnus ? Et pour cause, nous sommes dans un roman. Dans Quinquennat, deuxième tome de la Trilogie de l'Emprise (dont j'ai chroniqué le premier tome) l'auteur Marc Dugain imaginait ce scénario dès 2015. Un scénario d'une proximité frappante avec ce que nous vivons. L'extrait ci-dessous, qui expose donc une note des services secrets US, décrit très bien la situation actuelle de la France. Je chroniquerai le livre une fois terminé de le lire, mais dans l'attente, je partage cet exposé d'anticipation très réaliste... 

"De tous les pays de l'Union européenne, la France nous paraît être celui qui représente le plus grand risque pour les intérêts américains. Après avoir eu longtemps un parti communiste fort, particulièrement pendant la guerre froide, la plupart des électeurs auraient suivi le chemin le plus court pour rejoindre l'extrême droite, l'extrême gauche sous forte influence trotskiste étant l'ennemi héréditaire. S'y sont joint une masse de mécontents qui éprouvent un sentiment de malaise grandissant dans le processus de globalisation auquel la France, venant d'un système composite d'économie mixte, n'était pas préparée. Son appareil de production a été frappé de plein fouet par la mise en compétition des entreprises françaises, bénéficiant de technologies avancées mais handicapées par le poids des charges publiques et par des rapports entre décideurs et employés très détériorées. Il s'ensuit que, plus que jamais, la France, habituée à amortir les crises, amortit désormais la croissance. Ses dirigeants, issus en majorité de la haute administration française, n'ayant pas eu le courage d'imposer les réformes quand il était temps, attendent maintenant la croissance comme les officiers français attendaient les Allemands sur la ligne Maginot.

Un autre phénomène nous paraît également prégnant. C'est celui du fossé entre le pays profond et ses élites, en particulier politiques, qui ajoutent à une attitude constante de suffisance un goût pour l'argent qui va jusqu'à la prévarication sur des montants considérables avec un sentiment d'impunité rare dans une démocratie de cette importance.

Il serait faux de croire que cette frange croissante de la population est majoritairement d'obédience fasciste. Que l'extrême droite n'ait jamais été aux commandes lui octroie une virginité qui, alliée à un langage simple, direct et non technocratique, en fait pour beaucoup de Français la seule alternative crédible à une classe politique non représentative favorisée par un scrutin qui exclut une grande partie de la population de la représentation nationale.

Virginité politique

Le Mouvement patriote est clairement issu de l'extrême droite et ses dirigeants sont dans la ligne du populisme antisémite et raciste même si désormais ils s'en défendent. Nos experts sont convaincus que ce parti pourrait atteindre plus de la majorité des votants en France grâce à une abstention croissante. Le refus des partis en place d'évoluer vers des élections législatives à la proportionnelle maintient le Mouvement patriote loin du champ des responsabilités, situation qui non seulement en fait un martyr mais lui conserve sa virginité politique.

L'électorat de ce parti est pour un repli de la France sur elle-même au détriment de l'Europe, mais, pire encore, il est profondément antimondialiste et contre tout accord de libre-échange entre l'Europe et les Etats-Unis. Sur le plan diplomatique, leur modèle est clairement plus la Russie que les Etats-Unis.

La faiblesse de l'équipe gouvernementale en place nous conduit à prendre très au sérieux le risque d'élection d'un président issu du Mouvement patriote ou, dans le cas contraire, d'une déstabilisation de la France devant le non-retour à la croissance."

Extrait de Quinquennat, de Marc Dugain. Folio. 2015 (pour la première édition).

vendredi 20 janvier 2017

Blanche Neige : Un baby-catting pathologique


Vous êtes jeunes parents, votre enfant est un trésor, c'est le centre du monde. Vous êtes prêts à tout pour lui. Surtout quand il y a quelque chose qui cloche et qui vous met de mauvais poil. Vous êtes même prêts à rendre visite à des pâtées de médecins aux spécialités qui fleurent bon l'angoisse parentale : orthophonistes, psychiatres... Bref, vous êtes prêts à sortir le grand jeu, et même vos griffes.

Et pourtant. Il serait si simple de respecter la morale de cette nouvelle rondement contée et au final flippant : n'appelez jamais votre chat Blanche Neige s'il a le pelage noir ; ne laissez jamais votre enfant seul avec un chat noir qui s'appelle Blanche Neige.

Voilà, vous appliquerez ça matin, midi et soir. Pendant une vingtaine d'années, ça devrait suffire. Ça fera 60 euros pour cette consultation. Mais pour vous je la fais à 0,99 euro.

Blanche Neige, de Ségolène Roudot. Ed. L'Arlésienne. 2017. 

dimanche 15 janvier 2017

Parfaites : Adrénaline et ballerines


Deux jeunes filles violées dans une violence extrême, des familles qui ne veulent pas porter plainte pour ne pas nuire à la réputation de leurs futures ballerines étoiles et des frères qui semblent totalement indifférents au sort de leurs sœurs. L’inspecteur Julie Bergeron doit essayer de retrouver un agresseur en ne pouvant compter sur le témoignage des jeunes filles agressées, jusqu’au jour où une jeune fille est retrouvée presque morte dans le Vieux Port de Montréal, enroulée dans un vieux tapis. Julie a déjà subi une telle agression il y a plus de 20 ans. Est-ce que son agresseur a été remis en liberté et recommence son jeu macabre avec des adolescentes ? L’inspecteur Bergeron jonglera entre sa vie personnelle, ses souvenirs douloureux et le mutisme des jeunes filles et de leurs familles pour trouver le coupable de ces agressions d’une extrême violence. Un roman au style concis avec beaucoup de dialogues et d’action, présentant les dangers d’internet pour les adolescents. L’interlocuteur peut prendre à la lettre les messages de haine…

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On grimace à lire ce qu'ont subi ces malheureuses jeunes filles, violées et atrocement torturées. On a le sang qui bout et des envie de coller des beignes à leurs parents, qui nient la gravité des faits parce qu'il faut sauver la carrière de leurs enfants, parfaites ballerines en formation, parfaites futures stars du tutu. On compatit aux affres de l'inspecteur Bergeron, qui mène l'enquête avec cette part de combat personnel de celle qui a subi ce qu'ont subi les victimes. On se lance, avec elle, sur de fausses pistes, on soupçonne à tort, on attend la victoire du bien sur le mal, de la raison sur la folie. Résultat on avale ce polar au plus vite, non par volonté - car il est fort bien écrit -, mais par nécessité - car on le vit et qu'on veut savoir, car il faut savoir.

Alors bien sûr les esprits chagrins noteront qu'il y a parfois des hasards miraculeux, des coïncidences faciles, des retournements rapides. Mais peut-on, en ce monde tordu, avoir du plaisir à se laisser porter, à se laisser envahir par quelques doses d'adrénaline, sans se voir reprocher de s'adonner à cette drogue naturelle ? C'est du très bon polar, et j'en recommande la consommation.

Parfaites, d'Isabelle Larocque. Editions L'Arlésienne. 160 pages. Décembre 2016. Pour se procurer cet ebook, consulter ce lien. 

samedi 14 janvier 2017

S'enfuir, récit d'un otage : Un lit, un radiateur, un homme attaché



En 1997, alors qu'il est responsable d'une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l'a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d'un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? Un ouvrage déchirant, par l'auteur de "Pyongyang", de "Shenzhen", de "Chroniques birmanes" et de "Chroniques de Jérusalem".
(Présentation éditeur)

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Une BD de 430 pages pour raconter l'histoire vraie du quotidien d'un otage qui va vivre 111 jours enfermé dans 15 à 25 mètres carrés (selon les périodes), le poignet menotté attaché à un radiateur ou à un anneau scellé au sol. Un homme qui bouge peu, donc, sauf quelques pas accompagnés pour se rendre aux toilettes ou un quart d'heure sans entraves le temps de prendre un repas plus liquide que solide. Son environnement est restreint : une couche, un radiateur, une fenêtre quasiment obstruée. Et rien d'autre. Rien dans le quotidien pour occuper le temps. Rien dans la pièce pour distraire les yeux. Tout est dans le détail qui rompt la monotonie : des bruits sourds contre les murs, les éclats de voix inhabituels, les sons de la rue. Le rayon du soleil qui parvient à se glisser entre deux planches qui recouvrent la fenêtre. Et ce qui bouge dans la tête : les pensées, les réflexions, les interrogations, les hypothèses de l'otage qui ne sait pas pourquoi il est là, pour combien de temps, si on pense à lui... "Etre otage, rapporte-t-il, c'est pire qu'être en prison. En prison, tu sais pourquoi tu es là et à quelle date tu vas sortir. Quand tu es otage, tu n'as même pas ce genre de repères. Tu n'as rien."

Quatre cents pages d'un vécu monotone - sauf le début avec l'enlèvement et la fin avec la fuite - et le lecteur reste (sans mauvais jeu de mot)... captivé. Il est vrai qu'on a affaire à Guy Delisle, un auteur coutumier des narrations sereines de situations difficiles (voir notamment les Chroniques de Jérusalem). Narration sereine certes, à partir d'entretiens que l'auteur a tenus avec l'ex-otage, mais derrière les dessins chargés de la langueur monotone d'un temps qui passe trop lentement, on ressent la violence de la situation d'un individu qui n'en est pas un aux yeux des ravisseurs. Qui n'est plus qu'une marchandise à vendre très cher sur le marché. Pas de violence physique, pas de maltraitance. Juste la violence d'être privé de liberté de façon arbitraire, et c'est déjà beaucoup. Pas non plus de revendication politique évoquée dans cette histoire, et c'est tant mieux, car aucune cause ne peut reposer sur le déni de l'individu, sauf à vouloir ériger un pouvoir totalitaire. L'otage a su résister dans sa tête pour rester un humain, il a su s'enfuir, c'est l'essentiel. Narration sereine, témoignage suffoquant, mais à la fin, on respire.


La page 77



S'enfuir, récit d'un otage. De Guy Delisle. Ed. Dargaut. 2016.

mardi 10 janvier 2017

Glacé : A regarder frappé

Je serais vous je testerais. L'intrigue est intrigante, l'image est belle, les acteurs ont du chien et pourtant ça commence par le meurtre d'un cheval (lol mdr ptdr). Et il est question d'un asile psychiatrique avec un des internés particulièrement frappés (dans une série qui s'appelle Glacé, vous voyez le lien ? lol mdr ptdr). Bon mais blague à part c'est vraiment pas mal. 






vendredi 6 janvier 2017

Le Dernier Assaut : Replonger les yeux dans le cambouis


Pour le contemporain qui n'aurait pas encore compris l'horrible boucherie qu'a constituée la guerre 14-18, Tardi remet ici un coup de baïonnette (final ?) sur notre mémoire collective. Il suit Augustin, un "branco" un peu paumé sur le champ de bataille, qui invite le lecteur, au gré de ses rencontres et de ses pensées, à replonger dans les rapports de force géopolitiques de l'époque, à voir l'implication de tant de peuples du monde - du Néo-zélandais au Britannique en passant par l'Africain colonisé - sur des terrains de bataille de dimension si petite, à s'insurger contre les plans meurtriers d'un état-major dépassé par l'histoire, à toucher modestement du doigt à quel point les souffrances des soldats lourdement blessés, amputés ou gueules cassées, pouvaient leur faire regretter de ne pas être morts. 

Au passage Augustin nous fait découvrir le bataillon des "bantams", composé de soldats britanniques de taille inférieure à 1,60 m. Et nous fait réfléchir sur les battements d'ailes des papillons et leurs conséquences sur les ouragans : une scène montre Augustin hésitant à "tirer dans le cul" d'un soldat allemand en train de pisser, qu'il tient en ligne de mire. Il s'abstient finalement de tirer dans le dos de l'ennemi. Pas de bol, le boche n'est autre que le soldat Hitler. 

Pour son dernier assaut contre la boucherie 14, Tardi accomplit une nouvelle oeuvre qui donne envie de ressortir les albums précédents. Replonger les yeux dans le cambouis, pour assainir la mémoire. 

La page 77 (et 88)



Le Dernier Assaut, de Tardi. L'album contient également un CD de chansons liées à la guerre interprétées par Dominique Grange. Editions Casterman. 2016. 
 

jeudi 29 décembre 2016

L’œil de Pâques : Laissons l'auteur planer tranquille dans ses volutes


Le centre du monde est à Calais, entre les falaises de craie et le trou dans le Channel. Le centre d'un monde où passent les orbites de six planètes bien humaines. Pâques, beauté métisse venue d'Inde, joue le rôle du soleil. Chacune lui tourne autour, attiré par sa chaleur. Depuis la nuit des temps, ces planètes sont appelées à se percuter, pour faire jaillir des gerbes de bonheur lilas. Et pour que ce miracle advienne, un crime doit être commis.
(4e de couverture)


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Alors soyons clairs : Jean Teulé, j'aime beaucoup. Mais là faut s'accrocher. On suppose que le roman commence 15 millions d'années avant le meurtre pour souligner l'inéluctabilité du déroulement des événements qui se produisent en ce bas monde. On suppose que les détails communs qu'on retrouve incidemment entre les personnages - ici l'écoute d'une chanson des Beatles, là une couleur rouge, ou encore des histoires d’œufs, ou d'yeux... - entendent marquer l'interdépendance des destins. On présume que les tirades délirantes des personnages entendent donner un style à la narration. Ainsi le médecin légiste qui affirme qu'avant il pouvait "réciter les noms des tueurs de la viande (qu'il) mangeait. Mais, depuis Rungis et les carcasses importées, (il) ne sait plus qui tue. L'agneau d'hier a dû pleurer beaucoup au moment de mourir." Quant aux échanges de fin de roman entre les protagonistes de l'assassinat (mais en est-ce un ?) ils sont certainement nourris aux effets induis par la chanson des Beatles "Lucy in the Sky with Diamonds" - LSD - qui s'insère régulièrement en de lourdes ritournelles dans le récit, tant les rebondissements complètement délirants sont égrenés en écriture automatique. Et l’œil rose de Pâques - le nom d'un des personnages principaux, c'est pour dire... et qui donne son titre au livre - sa particularité et son destin ont certainement un rôle poétique.

Volutes de cannabis

Bref, on suppose plein de choses. L'imagination de Jean Teulé a peut-être été libérée aux volutes de cannabis (que les autorités, dans l'histoire, consomment sans vergogne), autant qu'aux acides du LSD, mais ça le regarde. Sans doute faudrait-il s'infliger les mêmes remèdes pour se laisser vraiment porter sans chercher à trop comprendre, afin d'apprécier pleinement ce roman. Mais c'est un peu trop me demander. En attendant, dans la liste des suppositions pointées dans cette chronique, il en est une, désagréable, que l'auteur m'oblige à poser : je suis sans doute trop con pour comprendre ce livre.

La page 77


 L'oeil de Pâques, de Jean Teulé. 1992. Ed.  Julliard, coll. Pocket.