mercredi 30 avril 2014

La peine de mort est barbare, la Revue dessinée le rappelle superbement

J'ai lu avec horreur ce matin que l'exécution d'un condamné à mort aux Etats-Unis, par injection de produits chimiques, s'était très mal passée. Le type est mort, ce qui est déjà une abomination en soi. Mais surtout il a souffert pendant trois quarts d'heure, à cause d'un sédatif qui n'a pas été bien injecté. Et là, on se dit, "c'est abject, c'est barbare, abolissons la peine de mort vite partout dans le monde !".

Eh bien non. Ou pas tout à fait, dirais-je avec moins de provocation. L'émoi provoqué par cette nouvelle est normal. Mais ce n'est pas parce que la peine de mort peut être douloureuse qu'il faut l'abolir. C'est parce qu'elle est par essence barbare, et qui plus est, inutile.

Ce qui m'amène à ma lecture de ces derniers jours. Dans la Revue dessinée n° 3, il y a justement un documentaire sur l'histoire de la guillotine (par Marie Gloris, dessiné superbement par Rica). Or, en instituant la "décapitation mécanique" en 1789, nos ancêtres révolutionnaires voulaient justement humaniser la peine de mort. Une peine égalitaire : tous les condamnés à mort, quel que soit leur niveau dans la société, auraient dorénavant la tête tranchée, alors qu'avant, la décapitation était réservée aux nobles. Dans cet article en BD, la Revue décrit avec précision comment on en arrive à ce "fait étrange : la guillotine matérialise les idées nouvelles et révolutionnaires dans le domaine de la justice. Le postulat est humaniste et philanthropique, mais l'idée aberrante est bien celle de vouloir humaniser la peine de mort. Décapiter semble plus propre, plus humain que les tortures jusqu'alors en vigueur". Qu'on en juge en effet : le supplice du chien, l'éventrement, le bûcher, le pal, le sciage (oui, le condamné suspendu les jambes en l'air écartées, et on le coupait en deux avec une grande scie en partant de l'entre-jambes).

Tout est décrit dans cet article. Même la mécanique de la guillotine. La science au service de la mort programmée. Ainsi sait-on que le couperet arrivait à la vitesse de 23,4 km/h sur la nuque du condamné. Entre le déclenchement du couperet et la fin de la "décollation", s'écoulait moins d'une demi-seconde. Mais l'important c'est que tout ça, c'était mieux qu'avant, c'était égalitaire, c'était propre et net.

Et pourtant. Même avec cet instrument de sciences, il arrivait parfois des problèmes. S'y reprendre à deux fois pour trancher la tête, parce que le condamné est trop gros, ou trop agité (tranchage de la calotte crânienne le 10 juin 1916...). Finir le travail au couteau (la tête doit être totalement tranchée, article 12 du Code pénal).

Tout ça pour dire quoi ? Oui une exécution c'est affreux parce que ça peut être douloureux et complètement gore. Mais même avec un instrument de la plus grande précision, qui fonctionnerait bien à 100 %, et qui ferait même presque le plus grand bien au condamné dans le dixième de seconde qui précède sa mort, même avec le plus merveilleux des instruments, la peine de mort doit être abolie.
Point barre.


Outre le coup de chapeau à cet article de la Revue dessinée, je salue une revue vraiment bien foutue, avec de très bons dessins, qui racontent des tas de sujets très intéressants et très documentés. Par exemple un sujet complet sur le Front national, que je vais m'empresser de lire. Un vrai travail de journalisme et de dessinateurs réunis. Non seulement je préconise, mais je vais de ce pas m'abonner. Allez voir leur site, c'est vraiment très bon.

 La Revue Dessinée n° 3. 15 euros. En librairie. 

jeudi 3 avril 2014

La Maison à Vapeur : du Jules Verne, du pur chocolat dégusté sur un lit



Un gamin... Comme un gamin que j'étais à lire cette BD inspirée d'un roman de Jules Verne (pas sûr que la BD corresponde vraiment au roman, celui-ci je ne l'ai pas lu, mais qu'importe). Comme un gamin que j'étais qui rêvait sur toutes les histoires du père Jules, que ce soit un Capitaine de 15 ans, 20 000 lieues sous les mers, Le Tour du Monde en 80 jours, etc. Tout ça m'a fait profondément rêver, m'a évadé, m'a forgé, même. Juste un truc : malgré les aventures aux quatre coins du monde qu'a racontées l'écrivain, je ne suis pas un globe trotter. Mais Jules Verne non plus, à ce que je sache. Et qu'importe, tout cela n'est que littérature. Et c'est déjà beaucoup.
Bref, toujours est-il que l'aventure racontée dans cette BD est typique "vernien". D'abord une avancée technologique (imprégnée d'un côté bien suranné typique de l'époque) : une machine à vapeur qui permet de se déplacer en-dehors d'une ligne de chemin de fer (un truc de ouf) sur de longues distances, avec des wagons derrière. Côté "époque", la machine à vapeur a l'allure d'un éléphant. Tranquille, mais puissant. On est, avec Jules Verne, dans l'idée que le progrès scientifique est sans limite, il est en marche et ne s'arrêtera pas.
Là-dessus, un voyage à travers des pays exotiques. Ce sera en Inde que se traînera l'éléphant à vapeur. Ce sont les nouvelles frontières du monde, qu'il faut explorer puis civiliser.
Et puis, pour le côté "ouhla, une histoire à faire frissonner"... un histoire à faire frissonner, lardée de populations locales un peu frustres et violentes (les civiliser, vous dis-je !).
Tout y est, le progrès, l'exotisme, la civilisation en marche, les sauvages à faire évoluer, une intrigue simple mais efficace. A déguster, vautré sur son lit, avec un carré de chocolat, comme quand on avait 10 ans.

Et pour aller plus loin...

Le 24 mars dernier, Jules Verne disparaissait il y a 109 ans. La Maison de Jules Verne à Amiens peut être visitée. Mais il y a surtout les Machines de l'Ile, à Nantes (où il est né en 1828) qui font partir en vrille l'imagination des visiteurs. A voir absolument, c'est fantastique.

La Maison à Vapeur. Samuel Figuière. Ed. Clair de Lune. 


mercredi 26 mars 2014

Meilleurs vœux de Mostar : une tranche de vie dans les Balkans



Frano Petrusa raconte une belle histoire de gamin, avec ses émois amoureux, ses rivalités entre potes, ses bagarres de kids, ses admirations de héros sportifs... Tout ça dans une ville splendide...
Je reprends : Frano Petrusa est né en Croatie et part vivre en Bosnie-Herzégovine chez sa grand-mère, après la mort de sa mère, dans la splendide ville de Mostar. Il y vit ses premières années d'adolescence, ses émois amoureux pour une jeune fille musulmane, ses rivalités avec son pote serbe, ses bagarres avec des kids d'autres communautés, son admiration pour un basketteur black... C'est en 1991, et il devient "le plus heureux" de gamins de Bosnie-Herzégovine, pendant que la guerre frappe la Croatie.
Cette BD est très centrée sur la vie de l'auteur, avec ses anecdotes d'ado, mais laisse apparaître le contexte difficile de l'époque. Elle montre, en arrière-plan, puis insensiblement au premier plan, comment des conflits décidés ailleurs finissent pas réveiller des instincts identitaires excluant, dans un pays où des communautés diverses (religieuses et culturelles) avaient l'habitude de vivre ensemble. "Heureusement, il y a toujours un crétin qui arrive pour t'expliquer, pour te rappeler, à quel point nous sommes différents", écrit l'auteur, tandis que la ville commence à être défigurée par des bombardements.
Une belle BD, émouvante, délicate, qui plaide pour la fraternité avec subtilité. On aurait envie de la diffuser auprès de bon nombre d'électeurs français qui ont voté récemment pour le repli sur soi et l'exclusion des autres. Une méthode (le repli) qui n'a jamais, mais alors jamais, dans toute l'histoire de l'humanité, permis de s'en sortir.


Un ptit tour autour du sujet...

Voici où Mostar se trouve (je vous conseille la visite guidée proposée, c'est joli).
Mais avant, pour mieux comprendre le contexte de cette BD, faire un tour sur le site d'Hérodote pour lire un résumé de l'histoire de cette guerre des Balkans des années 90.

Meilleurs vœux de Mostar. Par Frano Petrusa. Ed. Dargaud. Coll. Long Courrier. 

vendredi 21 mars 2014

Bête à Bon Dieu : un polar sur la table de nuit



Je m'emm... à lire ce roman, mais je m'emm... Quatre fois (pas plus, pas moins) que je recommence à le lire. Et je n'arrive pas à trouver le déclic qui fait que ça m'intéresse, que je me passionne, que j'ai envie de lire la page suivante. Je n'ai même pas envie de vous raconter l'histoire, autant que vous la lisiez là (et encore, le début du résumé fait peur : "Bête à Bon Dieu est un livre crépusculaire et sans issue". Mdr, ptdr, lol.)
Résultat, impossible de passer les 50 premières pages. Frustration. Enervement. Envie de balancer le bouquin contre le mur. Ce côté insupportable des auteurs qui veulent faire de l'intimisme en entrant dans la tête du héro, et qui veulent en profiter pour faire des belles phrases "bien pensées". Genre : "Nous trimbalons notre monde avec nous". Ou "Si l'humanité ne supporte pas trop la réalité, elle n'a pas non plus besoin qu'on lui parle avec trop de vérité". On devine le gars qui veut faire des phrases mémorables. En attendant, puisque c'est un polar, je cherche toujours l'objet du défi. Du coup ça reste sur ma table de nuit, ça l'encombre, il y a de la poussière qui commence à grandir dessus...

Il y a des oeuvres comme ça, qu'on commence à lire et, chose terrible, on n'accroche pas. Ouf je ne suis pas le seul, sur ce blog quelqu'un s'épanche sur le même problème, et en plus sur des oeuvres qu'on n'a pas le droit de ne pas aimer. Mais je suis très d'accord avec elle, et je sens que j'ai les mêmes "non-envie" qu'elle. Et sur ce roman, non, je n'ai pas envie. Dommage, ça avait l'air bien.

Bête à Bon Dieu, une enquête de Lew Griffin. Par James Sallis. Folio. 


dimanche 9 mars 2014

Bello Ciao : mourir pour des idées d'accord, mais de mort lente



Dans la série on nous cache tout, on nous dit rien, l'affaire du manifestant tué à Gênes, en Italie, le 20 juillet 2001 pendant les journées du G8. Voici la présentation du pourquoi du comment de la BD en question, comme ça vous saurez tout :
"Le 20 juillet 2001 pendant les journées du G8 de Gênes, un manifestant est tué sur la place Alimonda. Les premiers témoignages sont confus : on parle d'un coup de revolver, d'une pierre ou de bombes lacrymogènes. Peu après, une photographie de l'agence Reuters révèle un jeune homme avec une cagoule et un extincteur qu'il soulève au dessus de sa tête tandis qu'une arme le vise depuis l'arrière d'une camionnette. La reconstitution hâtive s'arrête à cette photo retenue comme le point final d'une enquête qui semble déjà écrite : un manifestant est resté au sol, tué par un militaire lors d'une attaque des insurgés contre une camionnette de carabiniers. Un verdict de légitime défense prononcé non par un tribunal mais par des représentants politiques et forces de l'ordre et adopté par les médias."
Je ne doute pas qu'il y a quelque chose de douteux dans ce qui s'est passé, et que ce mort ne pouvait pas être totalement assumé par les forces de l'ordre. Le rapport mis en image dans cet ouvrage montre qu'il y a des zones d'ombres sur le déroulement des faits, et se centre sur la personnalité de la victime, qui n'était pas un fou furieux activiste gaucho mais un jeune tout simplement révolté par la violence policière qui se produisait alors.
La BD - ou plutôt l'enquête illustrée, tant les textes prennent la place de l'image - charge la responsabilité policière.
Elle aurait pu aussi charger la responsabilité des organisateurs de la manif qui a dégénéré : ces organisateurs savent que les forces de l'ordre font exprès de provoquer les manifestants, pour mieux pouvoir les réprimer. Et ces mêmes organisateurs ont besoin de leur lot de victimes, de blessés - ils ne pensent pas à la mort, bien sûr - pour mieux mobiliser... mobiliser contre quoi ? C'est une autre histoire, et d'ailleurs peu importe, les ultras gauchistes ne sont pas là pour apporter des solutions. Le jeune mort dans ces violences peut avoir été une victime de cet enchaînement stupide.
Mais ce n'est pas l'option de cette enquête. Une chose est sûre, en lisant ça, en voyant ce gâchis, ce mort, ces souffrances pour la famille, et au final l'inutilité totale de cet événement au regard des aspirations censées être portées par les manifestants, on se dit que Georges Brassens avait raison. Mourir pour des idées, d'accord. Mais de mort lente.




Pour aller plus loin

Les événements du G8 de Gênes de 2001 sur Wikipédia.
Les paroles de Mourir pour des idées, de Georges Brassens.

Bello Ciao : G8, Gênes 2001. Par Francesco Barilli et Manuel de Carli. Ed. Les Enfants Rouges.


mercredi 5 mars 2014

Les Pieds dans le Béton, la tête ailleurs



Il en va des BD comme des films : tu lis dans Télérama que tel film est super génial, le ptit bonhomme de l'hebdomadaire est heureux, tu te dis ok j'y vais, moi aussi je veux être heureux comme le bonhomme de Télérama. Et finalement tu t'ennuies, ou tu ne comprends rien. Tu sens bien que le film est intelligent, qu'il y a un message, que tu devrais l'aimer, que tu vas avoir honte de dire que tu t'es emmerdé à le regarder. Mais voilà, t'as pas aimé. Alors tu rentres chez toi penaud, tu te fais un plat de pâtes et tu te cales devant L'Amour est dans le Pré pour oublier.

Eh bien avec Les Pieds dans le Béton, c'est pareil. Toutes les critiques lues sur les blogs de BD (par exemple ici) sont bonnes, on sent qu'il y a du contenu, de la chair, de l'idée, mais je n'ai pas accroché, trop glauque tant du point de vue de l'histoire que des dessins.

C'est quand la prochaine saison de l'Amour est dans le Pré ?

Pour aller plus loin

Pas de doute, vous êtes venus lire cet article parce que vous voulez faire du béton. C'est facile, suffit de suivre le mode d'emploi.
A moins que vous ne soyez passionnés par le "ptit bonhomme de Télérama", qui s'appelle Ulysse, figurez-vous. Lisez ceci, on voit que les lecteurs de Télérama y sont super accros. Ca fait même peur, à la limite.
Sinon faites-vous plaisir, L'Amour est dans le pré, on n'a jamais été aussi proche de la prochaine saison... ;)


Les Pieds dans le Béton. Nicolas Wauters, Michael Ross. Ed. Sarbacane. 


vendredi 28 février 2014

Madie : une belle tranche de vie



J'ai bien aimé Madie. Le quotidien, les affres, les questionnements de cette femme, illustrent bien la crise de la trentaine et son cortège d'histoires de couples (dans lequel on est bien et c'est ça qui est nouveau et bizarre, peut-être même loûche), d'amours passées (qu'on a encore en tête mais on est quand même bien avec l'amour présent), de nostalgie (mais en même temps, l'avenir... c'est l'avenir !), de parents qui nous emmerdent (mais dont on ne peut pas se passer)... C'est touchant pour un presque-quinqua de replonger dans cet âge farouche, avec le recul du vieux sage, et un petit sourire compatissant et complice à la fois. Le dessin est agréable, les couleurs aussi, ce qui n'enlève rien au plaisir de lire cette BD.

Madie. Paul Filippi, Mathias Mercier, Damien Raymon. Casterman, Coll KSTR.


dimanche 23 février 2014

"Biscottes dans le vent", avalées vite fait



C'est gentil, bucolique, rapide à lire - comptez vingt minutes pour tourner les 240 pages. C'est l'histoire d'un jeune qui cherche du boulot et qui réussit le concours des Postes et se retrouve, en deuxième partie d'ouvrage, préposé de ce service public dans un bled paumé. Le jeune a une passion : l'aéromodélisme.
Vu comme ça, ça n'a l'air pas terrible. En fait ce n'est pas terrible. Sauf à s'amuser à chercher tous les lieux communs sur les catégories de personnes qui apparaissent dans l'histoire.
Ainsi notre jeune héro est certes au chômage au début de l'histoire, mais il se déchire la gueule avec ses potes, rate donc son rendez-vous boulot.
Il couche avec la voisine - les jeunes ne pensent qu'à ça - mais il est un peu romantique et drague une autre voisine - celle d'en face, qui apparaît à la fenêtre -  grâce à des messages écrits sur des banderoles tractées par son avion miniature (mais néanmoins télécommandé), qu'il fait voler devant la demoiselle, touchée par tant de poésie aéroportée.
Le jeune a des potes qui sont jeunes et abusent de son appart, mais qui ont toujours des trucs à boire et à fumer.
Mais au hasard de l'épopée, on rencontrera également :
- des parents fatalement un peu demeurés, un peu racistes, mais sympas,
- un ouvrier qui lit nécessairement l'Humanité,
- des femmes seules qui sont toutes des excitées sexuelles (même la petite mamie propriétaire aurait aimé se faire son jeune locataire),
- des villageois qui sont nécessairement un peu concons. Exemple, à l'occasion d'un enterrement, ils vont répéter à plusieurs reprises tous les lieux communs possibles ("Nul n'est éternel", "C'est notre lot à tous", "Personne n'y échappe"...),
- un collègue de la Poste qui lance des vannes Carambar tout le temps,
- et des histoires de cul comme dans tout village qui se respecte.
A vous de jouer et de retrouver les personnages !
Sinon, pourquoi ça s'appelle Biscottes dans le vent ? Parce qu'on tourne les pages tellement vite que ça fait de l'air ? Ca pourrait être une très bonne explication. Non, parce que cet album reprend dans sa première partie l'album précédent, intitulé Tartine de courant d'air. Cela vous suffit-il comme explication ?

Pour aller plus loin

Faites comme le héro, faites de l'aéromodélisme. Apparemment ça fait rencontrer l'âme soeur. Sinon rappelez-vous que pour draguer, rien de tel que d'être drôle : allez donc voir sur le site de Carambar, qui a dû inspirer le collègue postier de cette BD, bien qu'à vue de nez il ne doit pas connaître internet. A propos, puisque ça a l'air d'embaucher, allez donc voir sur le site de recrutement de la Poste, histoire de vivre les mêmes péripéties que notre héro.
Enfin ne ratez pas ce site : "Toutes les phrases qui tuent". Il y en a des biens dans cette BD (normal, les villageois sont obligatoirement des champions en la matière), mais ce site internet est une mine d'or. Vous allez voir, c'est pitoyable.

Biscottes dans le vent. Pascal Rabaté, Bibeur Lu. Ed. Vents d'Ouest. 2013.


vendredi 14 février 2014

Le Centre historique minier donne un coup de grisou aux nostalgiques


Ah le bon vieux temps !
Le bon vieux temps où le mineur commençait à travailler à 8 ans pour pousser des berlines au fond de la mine, remplie de charbon par son père, par 35 degrés et 80% d'humidité. 
Le bon vieux temps où les ouvriers vivaient dans des villages pour ouvriers, propriétés du patron, comme l'école, la boulangerie, le club de foot ou l'église, seul le cimetière échappant à sa coupe. 
Le bon vieux temps où le mineur était payé à la quantité de charbon extraite, donc plus tu bosses plus tu gagnes (travailler plus pour gagner plus, y a que ça de vrai !) jusque 12 à 14 heures par jour du temps de Germinal. Et plus encore la quinzaine avant la Sainte Barbe (4 décembre), patronne des mineurs (mais aussi des pompiers, des métallos, des architecte et de l'Ecole Polytechnique) : fête oblige, donc dépenses obligent, le mineur était autorisé à amasser davantage d'argent par anticipation pour assumer les agapes à venir. Le respect des traditions...
Ah le bon vieux temps qui cassait le travailleur à force de travail. Le bruit infernal des machines qui rendait sourd en cours de carrière, la chaleur qui déshydratait, et la poussière, malgré les tonnes de flotte balancées sur la roche pour la plaquer au sol (et qui obligeait à bosser les genoux dans la boue), la poussière qui attaquait les poumons et provoquait des silicoses. Les silicoses, plus mortelles encore que les coups de grisou, mais moins rapide quand même : en 1906, un coup de grisou provoque un dégagement de poussière de charbon qui s'enflamme, la vague de feu parcourt plus de 100 km de galeries à 1000 km/h et tue 1 099 travailleurs. C'est la catastrophe de Courrières.

Tout ce bon vieux temps, le Centre historique minier du Nord Pas-de-Calais à Lewarde fait bien de le mettre en valeur. Edifiant, instructif, émouvant. La visite de ce haut lieu de mémoire de l'histoire ouvrière, sur le site même où 1 000 personnes travaillaient, accompagnée de témoignages d'anciens mineurs, est la meilleure réponse à apporter aux nostalgiques d'une époque et d'un fonctionnement heureusement révolus. Non ce n'était pas mieux avant. En revanche, c'est bien dans ces situations difficiles que les ouvriers ont su s'organiser pour tisser des liens concrets de solidarité entre eux (mutuelles, syndicalisme, actions pour obtenir des droits), et ça, c'est un des fruits positifs de ce passé, dont les salariés bénéficient encore maintenant. Et qui aurait mérité d'être davantage expliqué et exposé sur ce lieu de mémoire (voir à ce sujet le musée virtuel de la Mutualité française). Histoire de faire taire aussi bien les nostalgiques d'extrême droite que les dépressifs d'extrême gauche qui prétendent qu'on vit encore comme du temps de Zola.
Il y a, à Lewarde, tellement à voir, à entendre, à sentir, à s'émouvoir, à penser. Un site à visiter absolument.

Centre historique minier. Fosse Delloye. Rue d'Erchin. 59287 Lewarde. Tél 03 27 95 82 82. Email : contact@chm-lewarde.com

dimanche 9 février 2014

Arto Paasilinna, un "Potager de malfaiteurs" aux légumes un peu fades



L'écrivain Arto Paasilinna a un nom tellement chiant à écrire qu'on a envie de l'oublier très vite. Mais le finnois c'est comme ça, il y a plein de "a", de "i", de "s" et de "l". Faut faire avec. Mais ce qui relativise l'entame de mon propos, c'est qu'en fait, une fois qu'on a lu du Arto (si vous permettez je vais simplifier), on n'oublie pas. D'abord parce que ça dépayse de lire des histoires où les personnages s'appellent Jyllänketo, Kasurinen, Röpelinen ou Kylmäsaari. Qui évoluent non pas à Manhattan, le Bronx ou La Courneuve, mais dans les forêts de Laponie. Et qui vont se détendre au sauna comme ici on va au bistrot, et qui boivent du vin de groseille à maquereau, mangent des pirojkis, du poisson salé et du renne fumé, et pas un hamburger-bière.
L'écriture elle-même est spéciale. Les histoires sont loufoques mais souvent vraisemblables (dans un monde déjanté certes) et sont racontées presque "à plat", sans superlatif, sans émotion, comme on rédigerait un rapport (plus agréable à lire, je vous rassure), genre "c'est normal". Son passé de journaliste transparaît sans doute là. Et de ce décalage entre la quasi-platitude émotionnelle du texte et l'histoire démesurément dingue, naît un sentiment vraiment jubilatoire.
Généralement. 
Mais pas toujours. 
Arto écrit presque un roman par an, donc il a ses faiblesses. Et là, en 1998, il a dû avoir une faiblesse en écrivant Le Potager des malfaiteurs ayant échappé à la pendaison. L'histoire, dans ses grandes lignes, est a priori délirante "à la Arto". Un inspecteur de la sûreté nationale finlandaise enquête sur de mystérieuses disparitions, dans un ancien kolkhose nommé "L'Etang aux rennes", situé aux fins fonds de la Laponie , et qui affiche une prospérité insolente avec une production de champignons et de plantes bio dans lesquels le site s'est reconverti. L'inspecteur se fait passer pour un contrôleur en agriculture biologique, et découvre que les disparus, tous des malfrats à degrés divers, sont employés de force et gratuitement sur le domaine, et en particulier dans les mines transformées en champignonnières. Vue comme ça, l'histoire est drôle et prometteuse. On a même droit à un passage anticapitaliste, avec l'enfermement de PDG bourgeois exploiteurs dans les mines. Et un peu de morale, quand le héro du livre, l'inspecteur Jyllänketo, se retrouve par erreur contraint aux travaux forcés avec les malfrats, et reconnait que "dans son enfance, il avait martyrisé le chat de sa grand-mère, qui était mort d'une inflammation de la prostate après qu'il lui avait passé les couilles au goudron. C'était horrible, et il le payait maintenant."
Sauf qu'il y a des moments de lectures assez longs, c'est un peu poussif, on a même droit à des descriptions inutiles, comme celles des caractéristiques techniques de divers avions dans le chapitre "En quête d'un avion-cargo".
Bref, je n'en veux pas à Arto Paasilinna (qui d'ailleurs s'en fout totalement) parce qu'avant ça, il a écrit Le Meunier Hurlant, Le Fil du Dieu de l'orage, La Forêt des renards pendus, Prisonniers du Paradis ou La Douce Empoisonneuse, qui sont des vrais moments de bonheur. Pour retrouver ce niveau, il faudrait juste qu'il prenne un peu plus de temps pour trouver l'inspiration.

Pour aller un peu plus loin

Mais où est donc ce site de l'Etang aux rennes ? Le roman indique qu'il est dans la commune de Turtola en Finlande.
Arto Paasilinna est un auteur prolifique. Un article sur Bibliomonde résume bien son oeuvre, et explique notamment pourquoi l'auteur sort un livre par an en Finlande, alors qu'en France il n'est édité qu'une oeuvre tous les deux ans environ.
Ah au fait, j'ai cité le pirojki dans mon article un peu plus haut : ça se prépare comme ceci.
Quant aux noms finlandais, en particulier ceux qui se finissent par "nen", ils ont une étymologie particulièrement vivante et pleine de poésie : c'est ce qu'explique cet article. Ca vaut le détour.


Le Potager des malfaiteurs ayant échappé à la pendaison. Arto Paasilinna. Ed. Denoël, coll. Folio. 375 pages.

jeudi 30 janvier 2014

Khalil Gibran :"Vos enfants ne sont pas vos enfants"

Ce n'est pas que je veuille jeter mes gamins ou me laver les mains de ce que je dois faire avec eux et auprès d'eux. Bien au contraire. Cet extrait du recueil Le Prophète, de Gibran Khalil Gibran, dit exactement, et de si belle façon, ce que devrait être notre attitude vis-à-vis de ces (pas toujours) drôles de petites bêtes qu'on a mis au monde...

Et une femme qui portait un enfant dans les bras dit,
Parlez-nous des Enfants.Et il dit : Vos enfants ne sont pas vos enfants.Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même,Ils viennent à travers vous mais non de vous.Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde avec hier.
L'Archer voit le but sur le chemin de l'infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l'Archer soit pour la joie;
Car de même qu'Il aime la flèche qui vole, Il aime l'arc qui est stable.

Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
(extrait du recueil Le Prophète)

Pour en savoir plus sur l'auteur, on peut utilement lire un article complet sur Wikipédia, un autre plus bref sur Larousse, et même un développement sur sa spiritualité sur Psychologies.com. 

mercredi 29 janvier 2014

Tardi et la Grande Guerre : au front mais pas en mission

Lire les albums de Tardi sur la guerre 14-18, c'est plonger dans l'horreur mais aussi dans le fascinant réel de l'époque. En cette année du centenaire de la Grande Guerre, on ne peut que regretter que le dessinateur n'ait pas accepté de travailler avec la Mission gouvernementale adhoc. Je comprends son émoi quand il a appris qu'il figurait parmi les récipiendaires de la Légion d'Honneur. Les médailles, ça décore certes des gens biens, mais ça orne aussi les morts et ceux qui les ont envoyés mourir, en particulier bon nombre de hauts gradés de la Grande Guerre. 
Donc ok Jacques, on comprend que tu ne veuilles pas porter cette breloque et côtoyer certains étoilés sanguinaires dans la grande liste des décorés de la Légion d'Honneur. Mais dommage que du coup, en représailles de cette mauvaise surprise, tu aies refusé de participer à la Mission du Centenaire. Qu'est-ce que ça aurait eu de la gueule que tu jettes ton grain de sable - que dis-je ton pavé - dans ce qui risque d'être une succession ronronnante de commémorations à la gloire de tous, aussi bien des pauvres Poilus que des crétins qui les ont envoyés se faire faucher, comme si tout le peuple français, des élites aux troufions, avait "consenti" à l'horreur.



mardi 28 janvier 2014

Heavy Metal : Armures, gloire, épopée




Au lendemain d'une manif de trous de balle racistes et débiles aux allures moyen-âgeuses, et à deux semaines de France-Angleterre au tournoi des 6 Nations, lire une BD sur les aventures de Jeanne-d'Arc (et de son compagnon La Hire), ça tombe à point nommé.

Comme le nom de l'album ne l'indique pas, on suit les aventures guerrières de la Pucelle, mais aussi la morale chrétienne qu'elle tente d'insuffler aux soldats qui la suivent contre les Anglais (les "Godons"), ce qui n'est pas une mince affaire, vu les barbares pilleurs et violeurs qu'ils étaient à l'époque. Oh, point de grandes envolées morales dans cette BD plutôt rigolarde, au dessin très animé, et aux réparties parfois crues. "Où va la France" avec une "armée sans pute" ?! s'interroge un guerrier, qui apprend que Jeanne a imposé quelques règles morales dans les troupes. On appréciera au passage le cri de guerre "Yault", qui n'est autre qu'un "Yo" actuel style rappeur, plus ou moins traduit en ancien français...

On suit plus particulièrement un compagnon de Jeanne d'Arc, Etienne de Vignolles, dit La Hire. Une brute épaisse qui annonce la couleur dès le début : "Un pillage sans incendie, c'est comme une andouillette sans moutarde". Et pourtant, au contact de Jeanne, il va changer. Car il va en pincer, de la damoiselle. Et quand elle sera faite prisonnière, il dira "Sans Jeanne, il n'y a plus de droit chemin pour moi". Et tentera de la libérer.
Le tout est pas mal, un peu trop cartoons pour moi (ça doit être l'âge), et je me suis demandé où l'auteur voulait en venir dans cette histoire. Mais c'est bien fait, et dans le genre "Armure, gloire, épopée", ça se tient bien (c'est bon j'ai fait mon jeu de mot).

A noter que La Hire a vraiment existé. Il a même donné son nom au Valet de Coeur. C'est un bien grand honneur pour un guerrier pareil, mais c'est ainsi. De toute façon, on n'est pas à une contradiction près. Voyez, en 2014 on a toujours et encore des crétins moyen-âgeux qui manifestent contre toutes les avancées de la civilisation, et la France continue de guerroyer contre les Anglais ! Enfin, contre les Godons. Mais de façon plus civilisée qu'avant, autour d'un ballon. C'est quand même plus sympa.

Pour aller plus loin

Le rappel de l'histoire de Jeanne-d'Arc par Larousse. Et celle de Etienne de Vignolles par Wikipedia. Et puis aussi la liste des confrontations entre la France et l'Angleterre au rugby, histoire de se souvenir qu'on a encore du terrain à rattraper sur les Godons, depuis Jeanne-d'Arc ;)


Heavy Metal, par Loïc Sécheresse. Ed. Gallimard