mardi 25 août 2015

Tu me plais : Le hasard et l'inéluctable


"Le train 1225 de la ligne 1 quitte la station Sablons à 21 h 34 et 52 secondes. Assise en face de Vincent, une très jolie jeune femme parcourt avec application son Elle et écoute de la musique, dont il perçoit le grésillement ténu." Ainsi résumé dans les premières pages par un narrateur qui viendra faire le point régulier au fil de l'histoire, ce polar captivant plaira à ceux qui vivent des moments de grâce dans le métro (à ce sujet je ne saurais trop vous recommander l'excellent blog zarbidanslemetro.blogspot.com). Car l'essentiel se passe sur cette ligne du métro parisien, et le suspens va progressivement monter, à mesure que le Vincent en question va nouer une relation de plus en plus proche avec la voyageuse installée devant lui, et que le lecteur comprendra que si un grain de sable ne vient pas enrayer l'engrenage qui se met en place, il se passera quelque chose de grave.

Ce qui fascine dans ce roman, c'est cette prise de conscience que tout n'est que hasard. Ne serait-ce que ce premier acte : Vincent a failli rater cette rame de métro ; il n'aurait pas rencontré la jeune femme. Tout ce qui suit souligne ces petits virages que chacun prend - ou pas - et qui conduisent à un destin.
Ce qui fascine également c'est l'option du temps réel : tout se passe sous nos yeux minute par minute, sur à peine plus d'une heure, avec parfois des détours sur d'autres personnages dont la vie va croiser celle de ces deux voyageurs, et dont la chorégraphie d'ensemble, à la fois chaotique et inéluctable, conduira au dénouement qu'il n'est pas question ici de dévoiler.

Une fois dévoré ce polar, on se plaît à se faire un bon délire "philo", à se demander par quel hasard on l'a lu, par quelle succession de choix - ou de contraintes - on l'a acheté, pourquoi et comment on a pu prendre le temps de le lire. Et de fil en aiguille, vient "la" question existentielle : si je l'ai lu, c'est que j'existe, c'est que je suis... mais par quel hasard ?
Vous avez une heure...

Tu me plais. Jacques Expert. Le Livre de Poche. Coll. Policier/Thriller. 2015.



jeudi 13 août 2015

Méchant garçon : Des envies de meurtres


Ronald est effectivement un "méchant garçon". C'est rien de le dire : il a violé et tué une jeune fille. Sa maman est une pourriture et une malade mentale aussi : son fils doit devenir médecin, il doit donc être protégé, il a été vilain mais maman va tout faire pour que les grands desseins qu'elle lui assigne ne soient pas perturbés par un meurtre, et va le cacher pour qu'il ne soit pas pris par la police. Elle lui aménage un petit espace secret à la maison avec toutes les commodités, et le planque 24 heures sur 24 pendant des semaines et des mois... Jusqu'à ce qu'elle tombe malade et doive être hospitalisée.

La lecture de ce livre provoque un malaise. Pour plein de raisons. D'abord on a envie d'être aussi sadique et psychopathe que Ronald. Une envie de l'attraper, de lui mettre un pain, de lui arracher les yeux, tant il est fou et insupportablement prétentieux. Cela pousse à ne pas lâcher le livre avant le dénouement. Surtout, se dit-on, surtout qu'il ne gagne pas à la fin !

Cliniquement vivants
Ensuite on ne plaint pas cette pauvre maman qui élève son crétin de fils toute seule. A un degré inférieur (j'ai le sens de la mesure), on compatit avec les profs d'aujourd'hui qui ont face à eux des parents qui soutiennent leur gamin même quand celui-ci fait les pires conneries. Elle a le profil des mamans qui rendent fous leurs enfants, en les empêchant d'être eux-mêmes, en leur mettant la pression pour qu'ils satisfassent non pas leur plaisir de vivre, mais les ambitions - et les névroses - de leurs parents. Ces mamans, ces papas, sont des assassins d'enfants, ils tarissent leurs espoirs, ils anéantissent leur avenir, ils transforment les gamins en zombies, et ils agissent en toute liberté, en toute légalité, en toute impunité. Aujourd'hui on a le droit de massacrer des enfants en les laissant cliniquement vivants.

Mais là n'est pas le propos. Ce qui met mal à l'aise également, c'est que dans ce thriller, le meurtrier est parmi nous. Classique, dans un polar, direz-vous. Mais là il est parmi nous sans qu'on le sache... Et ça fout les jetons quand on rentre chez soi le soir...
Bref un roman très prenant, qu'on ne lâche que pour aller manger ou pour dormir - mal...

Jack Vance, surtout auteur de science-fiction, avait écrit ce Bad Ronald en 1973. Il avait dit de ce roman qu'il était sans doute le meilleur qu'il ait écrit. Dans sa production SF j'avais beaucoup aimé le Cycle de Tschaï, un space opera en plusieurs tomes avec des créatures extraterrestres étonnantes. Mais pour le coup, ce polar dépasse en émotions sa production spatio-futuriste. 

Méchant garçon, de Jack Vance. Folio Policier. 

vendredi 7 août 2015

Face à face : Une enquête avec des ø et des å


Si je vous dit que dans ce polar il n'y a pas d'action, que les personnages se prénomment Hildegunn, Ståle, Gunnhild voire Frydenberghjemmet, et qu'ils évoluent sur des sites aussi dépaysants que Løvstakksiden, Damsgårdsgaten ou Dokkeskjærskaien, vous réagirez mal, je le sais, je le vois, je le sens, ne dites pas le contraire. 

Réaction compréhensible certes, mais ce serait dommage parce que ce polar norvégien, malgré l'absence de bagarres et une nécessaire concentration sur les noms et les lieux qui ne nous sont pas super familiers, tient en haleine. Aux commandes, le détective privé Varg Veum (11e bouquin dont il est le héros) raconte son enquête à la première personne, tout son cheminement de pensée, ses rencontres, ses questionnements, ses hypothèses. Il cherche avec autant d'ardeur que tout commence par un type qui a le mauvais goût de mourir dans sa salle d'attente. Ses recherches le conduiront à gravir des versans sentimentaux et politiques, qui prennent naissance dans les années 70. Le tout est superbement emmené, on reste scotché au texte jusqu'à la dernière page car, comme tout bon polar, tout se comprend dans les ultimes minutes de lecture. 

Allez, ce n'est pas du cinéma chiant suédois à la Bergman. C'est du polar norvégien à la Staalesen, c'est spécial mais j'y regoûterai. 

Face à face, de Gunnar Staalesen. Folio Policier. 

vendredi 31 juillet 2015

Moisson Rouge : Un bon polar noir, noir et blanc


Une ville, Personville - Poisonville pour les intimes - gangrenée par la corruption, la violence, les mafias, les trafics... Un détective privé qui a pour mission de tenter de mettre de l'ordre dans ce chaos, en jouant sur les rivalités entre malfrats, tous certainement habillés en costumes sombres et affublés de borsalino. Des mitraillettes qui crépitent, qu'on imagine dotés de chargeurs en forme de camembert. Des hommes qui n'hésitent pas à donner du poing, des femmes - mais très peu - qui jouent fatalement de leur charme, ça fume et ça boit beaucoup d'alcool à tous les coins et les recoins de pages mais ce n'est pas ça qui augmente le plus le taux de mortalité... 

Bienvenue dans les années 30, époque de la prohibition, dans un polar bien noir, comme on en a vu sur les écrans en noir et blanc avec un Humphrey Bogart en héro. C'est plein d'actions, l'histoire est bien montée, les personnages tous bien campés, et le héros a ses faiblesses. Bref c'est du bon, c'est même du grand classique, que dis-je de l'historique, tant l'auteur, Dashiell Hammett, est reconnu comme un des pères fondateurs du roman noir. 

Moisson Rouge. Dashiell Hammett. Folio Policier. 

jeudi 23 juillet 2015

Chaos de famille : Du bon gras qui tache et qui tue


J'ai lu ce livre en deux jours (pour moi c'est exceptionnel), et j'ai bien ri. C'est l'histoire du narrateur, M. Plonque, qui vit avec une femme, Camina, véritable mégère qui l'humilie en permanence en le prenant pour son chien pendant qu'elle regarde les pires conneries à la télé. Quinze ans qu'il subit, douze ans qu'il n'a pas pu la toucher, devenant un véritable "obsédé de la femme". C'est l'histoire des frères et soeurs de Camina, complètement timbrés, alcoolos au dernier degré, fiers d'être dépressifs, c'est vous dire... Et de la mère de Camina, une vieille chiante. Il y a aussi Mme Quillard, une voisine et copine de Camina. Une femme à hommes, qui chauffe les fantasmes de M. Ponque...

Un des frangins dépressifs se suicide, M. Ponque vit une aventure fugace et manuelle avec Mme Quillard, il est au volant au moment de l'acte, il perd le contrôle de son véhicule mais reprend celui de sa vie après l'accident sans gravité qu'il provoque, en décidant de se faire passer dorénavant pour un "paralytique flasque". Plongé dans une fausse apathie, il va néanmoins tenter de coucher enfin avec Mme Quillard, et espérer voir crever tous ces gros débiles de la famille de son atroce épouse. Peu à peu, en effet, tout va partir en pépète, avec du boulot pour les pompes funèbres... 

C'est à rigoler à chaque coin de page, c'est énorme, foutraque, exagéré du début à la fin, plein de beuveries, de bouffes gargantuesques, de vulgarité, de sexe, de méchanceté, on se dit "non il ne va pas oser" mais si, ses descriptions sont démesurées mais à crever de rire, et ça n'arrête pas sur 250 pages. 
Il y a des personnages de dingue : Bitove (comme Beethoven, car quand ce brutal queutard tape quelqu'un, il fait "pom pom pom pom") ; le docteur Pételle qui adore couper les jambes ou les bras pour soigner même un eczéma ; Solange, une soeur de Camina, qui, avec sa grosse bouche, a sauté aux yeux d'un des croque-morts qui a enterré le frangin, ce dernier fantasmant de lui faire l'amour le corps dans une camisole à capuche, dans un cercueil ouvert...

Tous timbrés vous dis-je. Dans le style d'écriture il y a du San Antonio, du Michel Audiard, et un je-ne-sais-quoi qui doit sans aucun doute à voir avec le talent de l'auteur, tout simplement. 
En un mot : plongez-vous dans ce chaos de famille, dans ce bain de gras, de délire et d'ignoble, on n'en ressort pas tout à fait pareil qu'on y est entré. 

Chaos de famille, de Franz Bartelt. Folio.  


mercredi 22 juillet 2015

S'abandonner à vivre : Des pépites sous la couverture



Quand on chercher un livre à lire dans une librairie, on peut avoir compulsé en amont toutes les critiques littéraires des parutions récentes. Depuis la disparition d'Apostrophe choisir un livre est en effet devenu une activité harassante. Certains font confiance à Télérama, moi non. On peut aussi écouter les conseils du libraire, mais il vaut mieux qu'il vous connaisse bien. Qu'il vous confonde avec votre voisin lui-même critique littéraire de Télérama, et vous voilà mal. 

En tout cas pour ma part, j'y vais au feeling. Mais alors le feeling bien commercial : je regarde chez Folio parce que les autres éditeurs j'aime moins ; je regarde l'image de couverture ; si elle me plaît je tâte le nombre de pages ; si le livre a moins de 250 pages je lis la 4e de couverture ; si ce mini-texte m'inspire je jette un oeil à l'intérieur et je lis deux ou trois lignes ; si le style n'est pas pompeux, j'achète. 

Tout un art. Et pourtant je me trompe souvent et le nombre de livres entamés s'accumule au pied de mon lit. Là, pour "S'abandonner à vivre" de Sylvain Tesson je ne me suis pas trompé. Il avait certes un critère supplémentaire favorable : c'est un recueil de nouvelles et j'aime les nouvelles. Mais je ne connaissais pas du tout cet auteur et j'ai choisi selon les critères ci-dessus. Et globalement j'ai bien aimé. Certes les nouvelles sont parfois écrites dans un style un peu ampoulé, souvent genre "je suis dans mon monde et devinez où je vous amène malgré les jolis mots abscons que j'aligne", et n'échappent pas à un côté un peu intello qui plairait justement à un critique de Télérama. J'ai zappé deux ou trois textes vraiment trop pénibles à lire, qui invitaient manifestement le lecteur à foutre la paix à l'auteur. Mais dans la quinzaine de nouvelles recueillies, qui ne dépassent pas la dizaine de pages, il y a des pépites vraiment drôles et agréables à lire. Donc ça vaut le coup de se lancer dans la lecture du bouquin, et de s'abandonner à le lire...

S'abandonner à vivre, de Sylvain Tesson. Folio. 

mardi 21 juillet 2015

Fluide Glacial d'été : Il fait trop chaud pour ce patchwork


"Conseilleriez-vous ce produit à d'autres bédéphiles ?" Ma réponse serait non. 
Et je le regrette car j'aime bien Fluide Glacial. Du moins l'idée que je m'en fais encore (rhaaaa Gotlib, Edika, Goossens...) car pour être franc je ne l'ai pas acheté depuis des siècles. Là dans la torpeur estivale qui annonce de tranquilles plages de lecture autant que de plages de sable, je m'étais dit, devant les rayons journaux du Super U du coin, "Tiens, Fluide Glacial Série-Or Été, voilà qui agrémentera mes vacances et me replongera dans l'univers fluide-glaciaire !"
Résultat bof. Dans ce patchwork d'extraits d'albums déjà parus ou à paraître, à part quelques historiques qu'on relit avec plaisir (Carmen Cru, les Bidochon, Edika...), voire du très ancien déjà lu et relu (un Lucien de Margerin datant de 1981...), on trouve des "nouveaux" parfois pas mal (un prometteur "Rase campagne" d'Aurel sur des arrangements électoraux locaux à paraître en septembre), mais aussi souvent lourdingues (et je ne nommerai personne). 
En un mot, sur la plage, de Deauville ou d'ailleurs, choisissez d'autres planches. 

Fluide Glacial. Série-Or Été 2015. En kiosque. 

dimanche 28 juin 2015

Jurassic World : six films en un, c'est rentable


Cela faisait au moins dix mois qu'on n'avait pas été au cinéma, ma Mie et moi. Alors allons-y pour du lourd, du gras, du grand, du spectacle, du film qui tache, morbleu ! Donc Jurassic World. En 3D en plus s'il vous plaît.
Eh bien on en a eu pour notre argent (parce que bien sûr on s'est décidé la veille de la Fête du Cinéma, donc on a payé plein pot) : ce film, c'est un condensé de 5 ou 6 autres films.

Une base US

D'abord il y a la base, celle de tout bon film américain.
Il y a un héros très fort et brave.
Une héroïne qui n'a rien compris à la valeur "famille" mais qui comprend vite qu'il n'y a que ça de vrai enfin allons, qui court pendant tout le film avec des chaussures à talons et qui parvient à prendre le temps d'embrasser le héros pendant le carnage d'une attaque de bestioles préhistoriques.
Deux gamins dont un ado en pleine crise de puberté, qui se traduit par des prises de risque ("Larguons notre ange-gardien, on va s'éclater") et des œillades à un groupe de jeunes filles à l'air niais mais aptes à nourrir les fantasmes d'un néopubère. L'autre gosse est le petit frère, il est perturbé par l'éventuel divorce de ses parents, enfin il croit que ça se prépare, mais en fait tout le monde s'en fout c'est juste pour montrer qu'il est petit et sensible.
Un savant fou (à l'allure nécessairement asiatique) qui crée des animaux ignobles.
Un directeur de parc qui préfère risquer des vies humaines plutôt que son chiffre d'affaires.
Un méchant, fatalement un peu gros et un peu con, qui a une idée géniale : utiliser les animaux préhistoriques pour faire la guerre.
Et un Français, Omar Sy.

Des ingrédients filmiques  

Sur cette base vous ajoutez des préparations déjà vues dans d'autres films.
Indiana Jones pour le côté aventure dans la jungle et héros intrépide.
King Kong pour l'île et la bagarre entre animaux préhistoriques, à la fin.
Les Oiseaux d'Hitchcock, pour la scène d'attaque des ptérodactyles sur les visiteurs. 
Les Dents de la Mer pour le parc d'attraction plein de gens affolés et qui se font bouffer par des créatures alors qu'on avait bien dit au directeur du parc que c'était dangereux et qu'il fallait évacuer.
Charlot pour la fin du film, où les deux héros partent en amoureux vers un horizon lumineux. Le gars ne fait pas tourner de canne dans sa main comme Charlie Chaplin, mais vous voyez l'ambiance.

En cherchant un peu on pourrait trouver des tas d'autres références (ou hold up ?) cinématographiques. Mais l'assemblage est réussi et scotche au fauteuil. On a payé plein pot, mais on a eu plein de films en un seul.

Pour aller plus loin

D'abord allez faire un tour sur le site internet du film, il y a même un plan du parc. Il y a aussi une page Wikipédia sur la biologie dans la science fiction. Et je vous conseille un truc de fou pour amuser vos enfants puis leur faire peur : jouez au savant fou et fabriquez vous-même votre dinosaure ! 

mercredi 17 juin 2015

Revue dessinée d'été : sous le soleil de l'éthique


Le temps passe bien vite ma brave dame, voici venu le temps de la Revue dessinée d'été (mes autres chroniques de cette belle revue sont ici). Avec l'éthique et/ou la morale (je vous laisse philosopher sur les nuances, en ce jour de bac philo), en fil rouge d'une grande partie du numéro.

Morale, éthique, en politique : il en est question dans ce reportage sur l'équipe municipale, étiquette UDI, qui a pris les rennes de Bobigny (Seine-Saint-Denis), aux dernières élections municipales, éjectant ainsi les communistes aux manettes depuis presque un siècle. Des pratiques peu sympathiques voire franchement glauques sont décrites, tant des sortants que des entrants. La tonalité générale ne tombe pas dans le "Tous pourris", et c'est heureux : la parole est aux acteurs, des êtres humains qu'on tente de comprendre, dans la situation qu'ils vivent, ici et maintenant. Mais pas de quoi raccommoder la déchirure entre les citoyens et le monde politique, pas de quoi lever la méfiance qui s'est installée. Hélas.

Morale, éthique, dans le sport : au travers de la saga d'Adidas, qui a inventé un nouveau modèle économique à partir d'activités a priori saines, une enquête explique comment le sport, à un certain niveau (FIFA, CIO, grandes fédérations, voire plus bas dans la hiérarchie sportive...), est gangrené par l'argent, la corruption, la magouille. De quoi mieux comprendre les soubresauts récents à la FIFA. Pas beau à voir. Mais pour être franc, chiant à lire aussi, tant cette partie est plus du texte illustré qu'une mise en scène BD. Autant lire un article du Monde. Mais le contenu est édifiant.

Morale, éthique, en matière de droits de l'homme, de géopolitique, d'histoire personnelle : un témoignage très intéressant d'un enfant d'Afrikaner, quand l'Afrique du Sud est encore le pays de l'apartheid. Et comment il prend conscience peu à peu, à force de cotoyer des jeunes de pays européens, que la situation de son pays n'est pas "normale". Grave, très humain, touchant.

Enfin moral (sans "e" final), au plus bas, quand on est "lanterne rouge" dans le peloton du Tour de France. Quoique. Ça dépend pour qui. On voit dans cette enquête la souffrance de ceux qui luttent pour rester dans la course, mais aussi à quel point certains coureurs cherchent absolument la dernière place, celle qui se voit.Et qui ouvre la porte de critériums d'après-Tour, rémunérés. Ils sont capables de toutes les roublardises pour être vraiment le dernier, le seul, l'unique... Le moral et la morale, finalement, trouvent leur lien.

Repos de l'âme

Mais il faut bien se reposer de toute cette ambiance peu morale. Inutile d'aller voir un pasteur pour calmer les affres de l'âme : en tout cas en Suisse, ils frisent le burn out, voire la dépression. Reportage original. En revanche, s'il fait moche (et justement une enquête sur la météo montre la place importante que ce secteur représente, tant dans la tête des gens que dans l'économie française), on peut utilement aller au ciné. Certes personne ne connaît sauf les lecteurs assidus de Télérama, mais une scène d'Electra Glide in Blue, de Guerico, est décortiquée. La chronique musicale décrit la vie et l'oeuvre de Nico, pas inintéressant.

Quant à "la sémantique c'est élastique", elle s'attarde sur le verbe "croire". Croire en Dieu, croire en l'Homme... Ce qui nous ramène, en philosophant un peu, à une question de morale.

La Revue Dessinée d'été. n°08. En vente en librairie.

dimanche 7 juin 2015

La Femme sans Tête : Un polar dans le Paris coupe-gorge et odorant du 16e siècle


La rougeole et la coqueluche sont en pleine recrudescence aux Etats-Unis, à cause des gros débiles meurtriers qui font campagne contre la vaccination. La France n'est pas épargnée par ces débats. Il est temps que la raison reprenne le dessus et que la désinformation soit combattue. Regardons tout simplement toutes les maladies qui ont disparu grâce à la vaccination. Repérons  dans l'actualité ces enfants qui meurent d'une maladie qui aurait pu être évitée. Et rappelons-nous, histoire de sourire, qu'au 18e siècle, les obscurantistes prétendaient que la vaccination transformait les hommes en vaches...

Mais que vient faire Une Femme sans Tête dans cette histoire de vaccination ? Juste qu'il y est aussi question de croyances, d'obscurantisme. Avec un médecin qui cherche le secret alchimique de l'élixir de vie. Bien sûr qu'il n'existe pas, mais au 16e siècle on en est encore à espérer le trouver. A avoir foi aux débuts d'une science moderne. A faire des expériences. Mais alors, cette femme retrouvée sans tête (morte donc, vous imaginez bien...), ne serait-elle pas victime de ce médecin aux recherches douteuses et peu catholiques ? Dans cette ambiance de guerre de religions (le massacre de la Saint-Barthélémy a eu lieu quelques années avant), de règlements de comptes, de "parties fines" qui mêlent le gratin politique et royal et où les prostituées finissent parfois mortes (on croirait l'affaire de l'Hôtel Carlton de Lille), le commissaire qui enquête sur le dossier a fort à faire, et doit justement lutter contre lui-même pour ne pas accuser, juste sur des préjugés, ce docteur joliment nommé Théophraste Le Noir, qui ne suit pas le même chemin que les autres. Le tout dans un Paris fort bien décrit - on voit les ruelles coupe-gorges, on sent les odeurs fétides qui y règnent - et avec des personnages hauts en couleur.

Bref entre le débat actuel sur la vaccination et l'affaire de la femme sans tête, le lien est ténu, j'avoue. Mais j'avais envie à la fois de mettre une claque aux manipulateurs anti-vaccins, et saluer ce roman policier.

La Femme sans Tête, de Viviane Moore. Ed. 10/18. 

lundi 25 mai 2015

14-18, Le Champ d'Honneur, qui ne l'est pas


C'est reparti pour un nouvel épisode de la saga qui va suivre pour dix albums jusque 2018, le terrible quotidien de Louis, Jacques, Maurice, Armand, Denis, Arsène, Pierre et Jules, huit compagnons du même village, mobilisés le 1er août 1914 dans le même régiment, pour une des plus belles boucheries inventées par le genre humain.

Après Le Petit Soldat (Août 1914) et Les Chemins de l'Enfer (Septembre 1914), voici les huit compères dans Le Champ d'Honneur. Un titre bien ironique tant l'honneur n'existe plus depuis belle lurette dans la hiérarchie militaire. Dans les phrases, les discours, les harangues, oui sans doute. Pour tenter de donner du sens au massacre, pour faire croire au soldat qu'il va se faire tuer pour quelque chose, certainement. On s'y réfère, à l'honneur. On le porte en étendard. Mais il est massacré lui aussi. Dans cet épisode, les officiers, en fin stratèges, envoient un groupe de soldats attirer l'attention des bombes et des balles allemandes sur eux, en vue d'une attaque surprise sur l'autre flan. La moitié du groupe tombera au champ "d'honneur". Pour rien, car pas un mètre de terrain ne sera gagné par les troupes françaises.

Mais l'histoire principale de cet album n'est pas seulement dans la dénonciation des ordres absurdes de la hiérarchie militaire. Ça, malheureusement, on connaît, c'est une toile de fond permanente dans cette guerre. Corbeyran et Le Roux décrivent dans cette série des gens, des histoires singulières, qui s'affinent peu à peu. Dans ce troisième tome : l'affichage, la dénonciation, au sein du groupe de camarades, de choses qui relèvent de l'intime de certains d'entre eux. Pour rappeler que derrière les chiffres de masse qu'arbore habituellement le discours sur la guerre 14-18, il y a des individus, faits de chair, d'os et d'esprit, avant d'être des chairs à canon.

14-18 - Tome 3 - Le Champ d'Honneur (Septembre 1915) - Corbeyran, Etienne Le Roux - Ed. Delcourt.


lundi 23 mars 2015

Silas Corey et le Testament Zarkoff : on exige la suite, et vite !


Mais kesseucé que ce nom bizarre de Silas Corey ? J'ai dû m'y reprendre à trois fois quand j'ai demandé à mon libraire BD favori le dernier album de ce héros au sourire si doux - non, cruel parfois -, ce détective mystérieux qui fut journaliste et soldat, qui travailla en sous-main pour le gouvernement français pendant la guerre 14-18 (selon les deux premiers tomes "Le Réseau Aquila") et qui maintenant, démobilisé, faisant (un peu trop) la fête en ce 11 novembre 1918, va se retrouver embarqué dans une nouvelle aventure. Bref, Silas Corey c'est un peu compliqué à retenir, mais il se serait appelé Georges Petibidon, c'était foutu d'avance.

Mais kesseucé que cette aventure ? Dans ce premier diptyque "Le Testament Zarkoff", c'est donc la fin de la guerre, Silas machin est bourré dans un bar à putes, et on vient le chercher parce qu'un de ses potes, également détective, vient de se faire poignarder et il a dit avant de mourir "Zarkoff, Wotan, tue-les..."

Mais kesseucé que cette énigme de ouf, mais bon sang de bon soir comment ça vous prend aux tripes de savoir, que même dans les jeux télé de fin de journée on n'a pas eu cette idée saugrenue, ce suspens trifouillant les entrailles mais ça devrait pas exister !

Mais si, ça existe, et ça, c'est une énigme mystérieuse, mêlant la fripouillerie, le génie, les bons et les méchants, les intérêts de l'Etat, les intérêts particuliers, qui plait à Machin Corey. Et blague à part, c'est bien foutu parce qu'à la fin de cet opus, on a envie d'appeler les auteurs - l'excellent scénariste Fabien Nury et le néanmoins talentueux dessinateur Pierre Alary - pour leur exiger - oui, exiger ! car nous avons payé pour voir, palsambleu ! - de livrer la suite là maintenant séance tenante tout de suite immédiatement (et je ne reculerai devant aucun synonyme n'insistez pas).

Bref, kesseucé que cette BD ? De la bonne histoire, très bien documentée sur la vie quotidienne et les réalités de l'époque, bien construite, bien dessinée. Et j'exige toujours la suite là tout de suite. Non mais kesseucé ces manières ?

Silas Corey - Tome 3 - Le Testament Zarkoff 1/2 - Fabien Nury (scénario) et Pierre Alary (dessins). Editions Glénat. Janvier 2015.


vendredi 13 mars 2015

Revue Dessinée de printemps : la justice à la barre



C'est le printemps, le soleil revient, les oiseaux chantent, et la Revue Dessinée n°7 de cette belle saison vient de paraître. Malgré le beau temps qui revient, ce numéro n'est pourtant pas des plus radieux. Non pas en termes de qualité : cette revue tient la tête haute dans son offre de très bonnes enquêtes journalistiques en BD. Mais les sujets sont particulièrement sombres. Au menu : de graves perversions aux sommets des Etats, en France, en Europe, en Afrique, qui font froid dans le dos de n'importe quel citoyen iota (pour changer de "lambda"). 

Qu'on en juge : suite de l'enquête sur le Service d'action civique (le SAC) entamée dans le précédent numéro ; plongée dans le système des "biens mal acquis" par des dictateurs africains avec la bénédiction de la France ; analyse de l'obscure politique migratoire de l'Europe et des milliers de migrants morts en quinze ans pour avoir voulu escalader la forteresse européenne.


"Tous pourris" ? Que nenni !

A leur lecture, il faut avoir le cœur bien accroché. Parce que ce qui est dénoncé dans les trois plus grosses enquêtes de ce numéro met en cause des responsables politiques de haut niveau, leur connivence avec des mafias ou leur corruption par d'autres puissances politiques ou industrielles. Et la tentation serait grande, à seulement survoler les sujets, de se vautrer dans le populiste "Tous pourris !" Sauf que ce n'est pas l'objet ni le ton de cette revue. Elle appelle au contraire à une démarche positive et mobilisatrice : l'exigence de justice.

Justice face aux assassinats et aux activités mafieuses en tous genres perpétrés par le SAC. Justice pour ces Africains maintenus dans la pauvreté pendant que leurs dirigeants nagent dans l'opulence avec des propriétés mobilières luxueuses sur Paris notamment, et corrompent, dans un système impliquant des sociétés pétrolières, des pans entiers de la gent politique française. Justice pour ces migrants qui n'ont pas d'autres choix que de fuir leur pays et qui meurent en Méditerranée (27 000 en quinze ans), drame face auquel la seule réponse de l'Europe est d'enrichir des industriels de la défense en achetant des appareils toujours plus sophistiqués pour repérer les migrants, alors qu'"aucun mur, aucun radar ne peut rendre une frontière totalement étanche"...

Justice aussi que celle, "ordinaire", prononcée par les juges d'instance, dont un reportage dessiné présente les réalités quotidiennes, celles dont a affaire des gens "normaux", parfois dans la détresse, mais qui bénéficient au moins d'un système cadré par des règles démocratiques.

En dessinant les bons, les brutes et les truands, la Revue Dessinée contribue à expliquer, dénoncer, en un mot à faire la lumière. Justement, les sujets sont sombres, mais après les attentats de janvier, face à l'obscurantisme, et en empruntant à un célèbre livre sans dessins, on a envie de s'écrier "Que les Lumières soient". Tenir bon sur la liberté d'expression, sur la liberté de la presse, c'est la meilleure réponse à faire à ceux qui ont voulu, par la terreur, attaquer des valeurs fondamentales. 

La Revue Dessinée n° 7 - Printemps 2015. www.larevuedessinee.fr