lundi 28 mars 2016

Parle à mon film culte, mon tweet est malade


Pauvres Tontons Flingueurs. Pauvre Twitter. Non, je ne suis pas très inquiet, ni pour la réputation du film, ni pour l'avenir du réseau social. Mais hier soir le mélange des deux m'a attristé. Le film culte passait sur France 2. Chaîne qui avait tout prévu pour que Twitter soit saturé par "l'événement", en informant le téléspectateur qu'il pourrait faire communion avec ses congénères sur le réseau social, autour d'un hashtag bien choisi, et de relances des bonnes répliques aux bons moments. Un exercice bien plaqué : on vous dit que c'est un "film culte", on vous chauffe le réseau, vous n'avez plus qu'à ajouter votre petite touche perso.

Et ça n'a pas raté. A mon commandement, on a twitté les phrases cultes du film culte, superbement préparées par la chaîne :


 Ou encore :

Ou même : 

Et le pire, c'est que chacun a twitté les mêmes morceaux de phrases à des dizaines d'exemplaires, comme si on n'avais pas bien lu. France 2, je te le dis pour la prochaine fois : parle à mon film culte, mon tweet est malade. 

Sans jouer au vieux con, avant, le film culte, chacun pouvait le ressentir comme tel ou pas. C'était un choix, et une découverte. On aimait et on constatait que d'autres aussi. Parce que les dialogues étaient dingues (Le Père Noël est une ordure par exemple), parce que le genre était nouveau (Love Story dans le larmoyant, Orange Mécanique dans la violence, 2001 l'Odyssée de l'Espace dans la SF, Shining dans l'horreur...), parce que ça collait à une époque (Pulp Fiction...). Le film culte sortait de l'ordinaire, il marquait les esprits parce qu'il bousculait des codes tout en entrant en résonance avec un "quelque chose" dans l'air du temps, qui fait qu'il n'aurait jamais été culte vingt ans avant ou vingt ans après.

Aujourd'hui, le film culte doit manifestement être estampillé. On pourrait nous mettre sous les yeux une liste officielle. Il y a norme. Il y a injonction. Il suffit de voir dans les émissions où s'amusent les stars, genre "Les Enfants de la Télé" par exemple : les films dans lesquels jouent ces vedettes qui se forcent à rigoler sont destinés à devenir des "films cultes". Mais oui, c'est Arthur qui le dit, donc c'est vrai. Il faut du culte. Il faut dire que le culte fait vendre.

Et maintenant on exige que les gens s'amusent sur Twitter. Là aussi, injonction. Parlez d'une même voix, ne vous trompez pas de phrase culte. Ooooh ! mais ne boudons pas notre plaisir de faire communion autour d'un film super, va-t-on me répliquer ! Certes. En soit ça peut être sympa. Mais faire communion dans l'injonction et la discipline édictée par un organisateur qui y trouve intérêt, c'est beaucoup moins drôle. L'intérêt de Twitter, c'est la spontanéité, pas l'alignement.

Alors France 2, mon petit, je ne voudrais pas te paraître vieux jeux et encore moins grossier. L'homme du blog, parfois rude, reste toujours courtois. Mais la vérité m'oblige à te le dire : ton opération Twitter me les a brisés menu !



samedi 26 mars 2016

Revue Dessinée : Gratter les apparences pour le meilleur et pour le pire


De vrais journalistes qui s'acoquinent avec des vrais dessinateurs de BD, pour réaliser de vrais reportages et de vraies enquêtes. Déjà le 11e numéro de la Revue Dessinée, et la publication atteint un rythme de croisière dans la qualité. Elle peut même se permettre, du haut de ses 11 saisons, de faire un point de situation, un an après, sur un sujet déjà développé dans ses planches. En l'occurrence la crise des migrants, ses milliers de morts en mer mais aussi dans le désert, ses lâchetés, calculs et aveuglement politiciens (au choix, ou en addition) de l'Union européenne et de ses Etats membres.
Comme tout bonne enquête la Revue expose des faits. Le plaidoyer - ici pour une Europe plus lucide et plus ouverte aux réfugiés - coule de source à la lecture. (heureuse initiative de la Revue: on peut lire ici l'enquête de l'an dernier).

Comme tout bon article de journaliste, il n'y a pas de neutralité possible. Il s'agit de gratter les apparences, débusquer et donner à comprendre, mais aussi à débattre :
- Gratter les apparences d'un quartier parisien, le Marais, qui balance entre populo et bobos, pour découvrir les réalités invisibles et violentes des salons de coiffure afro, de la prostitution, des fabriques de vêtements...
- Gratter aussi pour découvrir de belles initiatives, comme le Garage moderne, à Bordeaux. Ou ces démarches de formations aux métiers de bouche, de jeunes parfois en difficulté, aussi bien en France qu'au Pérou.
- Gratter pour démonter le système des "partenariats public-privé", en prenant exemple sur la "Cité sanitaire" de Saint-Nazaire, et qui semblent surtout relever de la pompe à fric pour le partenaire privé. Seul bémol : la démonstration est certes édifiante mais longue et fastidieuse à lire, avec une succession d'images genre pictos aux couleurs qui provoquent des conjonctivites.

Le droit de se moquer des puissants

Sur les autres chroniques de ce numéro, on reste un peu pantois devant une tentative de démonstration que "les maths, c'est beau", en partant de la question démographique. Il faut un peu s'accrocher, là aussi, pour suivre. En revanche la séquence "La sémantique c'est élastique" sur le mot "barbare" est instructive, et amusante, et pourtant la barbarie, en ce moment, on n'a pas envie d'en rire. Charlie Hebdo avait été les victimes, en France, de cette barbarie en janvier 2015 : la Revue consacre justement une séquence historique intéressante sur la caricature et le droit de se moquer des puissants, que ceux-ci règnent sur terre ou dans le Ciel.

Enfin si les Barbares d'aujourd'hui sont aussi de fieffés enfoirés avec les femmes, on apprend incidemment au détour d'une image qu'il a fallu attendre l'an 2000 pour que la gent féminine ait droit d'assister aux compétitions de pétanque nantaise... Dans la chronique sportive, cette discipline "bien de chez nous" est expliquée, avec ses boules rouges qu'on appelle "blanches" et ses boules vertes qu'on nomme "noires" (faut déjà être vicieux), sa piste de lancer aux bords incurvés, et son objectif d'approcher du bouchon comme dans une pétanque méridionale. Cela n'est pas super physique comme sport, mais ça semble donner soif aux joueurs... A part pour le "lever le coude entre hommes", on ne voit pas bien pourquoi les femmes étaient interdites d'assister à ces lancers de boules pépères, il y a encore si peu d'années. Si ce n'est qu'ici aussi, dans nos contrées pourtant républicaines et laïques, on peut être aussi cons et obscurantistes que ceux qu'on accuse de patriarcat ailleurs dans le monde.

Allez, le combat des Lumières est sans cesse à remettre sur le métier. Et la Revue Dessinée y contribue. Restons vigilants.

La page 77



La Revue Dessinée. Numéro 11. Printemps 2016. 15 euros. En librairie.

samedi 5 mars 2016

Paroles de poilus : Guerre, pères et manques


Il y a tous ces pères qui écrivent à leurs enfants qu'ils vont enfin se revoir quand ils rentreront de cette foutue guerre, victorieux il va de soi, mais qui leur conseillent, si un malheur arrivait, d'aider leurs mères dans leur quotidien, et de les respecter.
Il y a ce soldat qui n'a jamais vu sa fille, rêve de la voir, lui écrit pour qu'elle pense à lui plus tard, et qui, anarchiste refusant la guerre, conchiant les gradés, est contraint d'être au front, admirant la beauté terrifiante des fils de lumière que les balles traçantes dessinent dans le ciel nocturne. 
Il y a ce papa qui s'en est sorti, c'est la fin de la guerre, il attend sa femme et son enfant, mais ce dernier joue avec une grenade tombée de la poche d'un soldat, sur le quai de la gare, la dégoupille et tue sa mère. I
l y a cet amour que porte une enfant (Françoise Dolto !) pour son oncle parti au front, elle lui écrit qu'ils vont se marier, il lui répond que oui bien sûr, avec un smiley si le smiley avait existé à l'époque, mais il meurt. 
Il y a des dizaines de lettres de combattants de 14-18 à leurs enfants, qui tentent de rester pudiques sur la violence qu'ils vivent à chaque instant, pour ne pas les choquer, pour instaurer une parenthèse épistolaire de douceur, un cessez-le-feu momentané, le temps d'écrire leur amour et leurs espoirs, mais qui laissent transpirer entre les mots la douleur du manque, et l'angoisse de mort.

Cet opus se compose, comme le premier tome, d'une partie écrite - le courrier du combattant à son enfant - transposée ensuite en bande dessinée. Les textes sont poignants, les dessins sont beaux malgré le sujet tragique, celui du vécu de ceux qui, pour beaucoup, allaient mourir.


La page 7



Paroles de poilus, tome 2, Mon Papa en guerre. Les Editions Soleil. 2012. 

mardi 23 février 2016

Birdman : Ouvrez ouvrez la cage (thoracique) aux oiseaux


Récemment promu au Service régional des enquêtes sensibles, l'inspecteur Jack Caffery ne pensait pas connaître l'épreuve du feu aussi vite et de manière aussi brutale. À Greenwich, non loin du tout récent Dôme du Millénaire, cinq cadavres de femmes sont découverts dans un terrain vague. Cinq corps qui portent différentes marques de mutilations mais qui ont pourtant tous un point commun : la cage thoracique a été ouverte, puis recousue. À l'intérieur, un oiseau, emprisonné vivant dans la chair des victimes. Pour Caffery, cette affaire tombe à un très mauvais moment. Outre l'hostilité larvée de certains de ses collègues qui ne pensent qu'à lui mettre des bâtons dans les roues, sa liaison avec sa compagne, Veronica, est dans l'impasse. Enfin la tension entre Caffery et son plus proche voisin, pédophile reconnu en qui l'inspecteur voit le kidnappeur (et l'assassin) de son propre frère, disparu des années plus tôt, touche à son paroxysme. Mais il n'y a pas de bon moment pour ce genre d'enquête. Caffery sait qu'il est en présence " du cauchemar de tout policier, un tueur en série, un type trop malade pour s'arrêter ". Car Birdman est cinglé, au-delà de toute imagination..


*********
Ah oui pour ça il est cinglé. On est bien loin des meurtres à la Agatha Christie, accomplis avec une certaine forme de fair-play bien british finalement hein ? Et leur Hercule Poirot qui va fermement mais surtout très poliment procéder à une enquête qui mettra en cause un lord ou un truc comme ça. Non, là, dans ce polar - le premier d'une série avec l'inspecteur Caffery, un gars normal qui a des problèmes de couple normaux et des vraies névroses que personne ne pourrait lui reprocher - on a du lourd : des meurtres (mais jusque là c'est normal, c'est un polar), du découpage de corps, du viol, de la drogue, et les pires perversions morbides dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le suspens pour le futur lecteur. C'est souvent gerbant, parfois gênant, mais ça prend aux tripes (j'ai un peu hésité sur cette expression) et il faut avoir vraiment sommeil pour lâcher le livre avant la fin. Parce que toutes les trois pages, il y a un truc. 

L'histoire de l'oiseau emprisonné dans le thorax des victimes, par exemple (j'en parle parce que c'est dans le résumé qu'on peut lire ci-dessus), il fallait y penser. L'explication est assez rationnelle finalement. En tout cas elle a du sens, pour l'agresseur. Et ça n'a rien à voir avec quelqu'un qui aurait voulu se venger d'avoir trop écouté un 45-tours de Pierre Perret quand il était jeune et pourtant on le comprendrait (vous voyez ce que je veux dire : "Ouvrez, ouvrez la cage thoracique aux oiseaux !" Pardon c'était plus fort que moi). 

N'empêche, l'Humanité peut se sentir heureuse que des idées aussi tordues aient germé dans la tête d'une romancière à tendance psychopathe, plutôt que dans celle d'un psychopathe à tendance meurtrière. 

La page 77



Birdman, de Mo Hayder. Pocket. 2001.

mercredi 17 février 2016

Trapped : Une enquête dans le blizzard avec un tronc et des louches


A Siglufjörour, un village du nord de l'Islande, un cadavre mutilé est retrouvé dans le port local, juste après l'arrivée d'un ferry international en provenance du Danemark. Andri, le chef de la police de la ville, commence l'enquête sur ce crime très violent en attendant les renforts de Reykjavik. Mais le blizzard se lève et le village se retrouve coupé du monde. Les habitants et les passagers du ferry sont à la fois suspects et livrés à un mystérieux assassin...

********

Qu'un tronc humain repêché dans une rade provoque l'émoi de la police locale, on peut comprendre. On serait ému à moins que ça. L'autre jour je me suis retourné un ongle, eh bien l'émotion m'a étreint. Enfin j'ai surtout gueulé parce que c'est très désagréable.
Bref, un tronc humain. Sans bras, sans jambe et sans tête. Le tronc dans toute sa splendeur, quoi. Quoique "splendeur" n'est guère adapté, car c'est très laid en fait. Mais je m'éloigne.

Que cet événement se produise à Siglufjörour, et là on a peur de moins bien comprendre. Il faut dire que c'est ici en Islande, pays des accents bizarres sur les lettres. Mais aussi, il faut bien le dire, pays où il fait froid, d'où une difficulté supplémentaire, quand on a les lèvres gercées et les mouvements labiaux ralentis par le froid, pour prononcer les prénoms des personnages de l'histoire.

Trapped - car c'est de cette série qu'il s'agit - est une histoire bien mystérieuse, et au début bien peu compréhensible, mais dont l'ambiance pousse à se laisser glisser avec une inquiétude délectable dans les méandres de l'enquête du chef de la police locale et de ses adjoints, dans le quasi-huis clos du village nommé plus haut et que je me refuse à répéter. Et pour ajouter à la bizarrerie de la situation, le site est à cet instant coupé du monde par un blizzard qui empêche les autorités policières de Reykjavik (la capitale de l'Islande, pour les non-initiés) de prêter main-forte à leurs collègues du village-que-je-ne-nommerai-plus.


C'est pas net

Les personnages eux-mêmes ne nous aident pas à retrouver les codes traditionnels et rassurant des bons vieux polars d'antan : ils sont moches (1), et semblent tous cacher quelque chose. Un peu comme dans Broadchurch, autre série addictive. Ce capitaine de paquebot, immobilisé dans le port par la police, est manifestement louche. Le mari de l'adjointe du chef de police n'est pas clair, avec ses habitudes de fumette. Les réfugiées qui ont échappé à l'emprise d'un malfrat sorti du paquebot, hébergées chez la même adjointe du chef de police, même elles, ne semblent pas tout à fait nettes... Ce jeune qui a perdu sa compagne dans un incendie, en ouverture de la série, qu'y a-t-il derrière son regard fuyant ? Le maire et sa femme sont aussi des êtres bizarres aux pratiques sado-maso inquiétantes. Quant à cet habitant du village qui surveille tout le monde avec une longue-vue, il détient à coup sûr bien des secrets...

En un mot, cette série est très bien faite. C'est bien simple, à la regarder, je me sens comme un tronc dans une rade islandaise : les bras m'en tombent, mes jambes sont en coton, et je ne sais plus où donner de la tête.
Ah ah ! J'exagère un peu, c'est juste pour faire une pirouette avec le début de cette chronique.
Mais sérieux, c'est à suivre.

Trapped, série télévisée sur France 2 les lundis soirs. Créée par Baltasar Kormakur.


(1) Si par un hasard extraordinaire un des acteurs me lit : c'est pour de rire, c'est pour en rajouter une louche dans mon texte. Vous êtes très beaux. Mais reconnaissez que vous êtes loin de James Bond, tout de même. 


mercredi 3 février 2016

Les Mauvaises gens : Le militantisme qui libère ici et maintenant


Étienne Davodeau vient d'une région catholique et ouvrière, les Mauges. Ses propres parents sont un parfait exemple de gens, dont l'éducation s'est forgée entre l'église et l'usine, mus très vite par la volonté d'agir. Leur parcours et leurs aspirations sont ceux d'une France à la recherche de justice et de progrès social, de l'après-guerre à l'élection de Mitterrand. 

********
La BD date de 2005 mais ses enseignements peuvent marquer toutes les époques. En racontant simplement l'histoire de ses parents, Etienne Davodeau a produit un argument massue et durable contre les réflexes antisyndicaux caricaturaux, contre la méfiance trop souvent exprimé face à l'action collective, et pour la diffusion des bienfaits de l'éducation populaire. De nos jours où certains discours remettent en cause l'utilité du syndicalisme, cette BD rappelle qu'il a vocation, très concrètement, à changer la vie quotidienne des salariés, des gens en général, et donc au final la société, ici et maintenant. Pas dans 50 ou 100 ans, comme veulent nous le chanter certains syndicats et mouvements politiques extrémistes, qui nous promettent un monde meilleur en un horizon lointain, justifiant de ne rien construire aujourd'hui, pour ne pas gâcher cette vision si belle d'un horizon si beau qu'on admire chaque grand soir avant d'aller se coucher...

Elle nous rappelle aussi que l'engagement - à la JOC ou à la CFDT, comme les "héros" de cette histoire - permet d'apprendre, de s'éduquer, de mieux comprendre le monde dans lequel on vit. Alors que tant de mouvements, des plus manifestement obscurantistes aux plus apparemment démocratiques, préfèrent que l'ignorance s'impose. Individuellement, ces engagements permettent de sortir de la "condition" dans laquelle il serait tellement plus commode que chacun s'embourbe pour que l'ordre règne.

L'émancipation en actes

Et tout cela est très concret, très humain, très émouvant et surtout très digne, sans flonflons, sans discours grandiloquents, au cœur des réalités politiques de chaque époque traversée, bousculant sans les briser les traditions culturelles locales ou familiales. Oui, on peut vouloir changer le monde, améliorer la vie des gens par l'action collective, transformer la société à petits pas, conquérir des droits, tout en restant attaché à la nécessité de baptiser les enfants ou de se marier à l'église.

C'était une autre époque, dira-t-on. Une époque de reconstruction, de mutations industrielles, démographiques et démocratiques profondes. Et aujourd'hui, alors ? Regardez : nous sommes en pleine révolution numérique, des mouvements démographiques et migratoires importants se produisent, et la démocratie est percutée par des difficultés à redéfinir un "vivre ensemble" et un projet commun. Le contexte est différent, certes. Mais les ressors qui poussent à s'engager dans le monde réel, ici et maintenant, sont toujours là. "Mauvaises Gens" montre comment la génération précédente à mis l'émancipation en actes. Cette exigence est toujours là. A méditer avant d'enfiler ses pantoufles en regardant passivement par la fenêtre le monde changer.


La page 77


Les Mauvaises gens, de Etienne Davodeau. Editions Delcourt. 2005. 

vendredi 29 janvier 2016

Mal de Mère : L'alcool et la vraie vie



« L’histoire relate 20 ans de notre vie. J’en suis le témoin et je raconte comment une famille heureuse devra renoncer à tout ce qui la construisait, perdre pied, devenir peu-à-peu une famille de cas sociaux. Je rends compte de l’évolution de chacun des membres de notre famille,
 pas seulement de celui de ma mère. Mon père qui s’est rapproché de nous par nécessité. Moi qui me suis endurcis pour me protéger. Mon frère qui, plus tard, deviendra un homme assumant ses responsabilités. Ma soeur qui n’aura connu notre mère qu’en état de dépendance, contrairement à mon frère et moi-même. Ma mère qui, je ne sais pourquoi, a lâché prise, le cerveau bouffé et le corps bouffi. Et puis les autres : les tantes, grand-mères, amis, commerçants, médecins, psychiatres, policiers, ceux qui faisaient souvent mine de ne rien voir, nous tournant le dos, nous jugeant, et ceux qui, parfois, nous comprenaient et nous aidaient.
J’ai écrit cela en n’épargnant personne, mais sans acharnement. S’il y a des jugements, il n’y a pas de morale. Chacun a sa part d’ombre et d’humanité. R.V.»


*******

Tout simplement tragique, poignant, on en ressort vraiment secoué. Secoué par cette histoire d'alcoolisme, vécue et racontée par le dessinateur lui-même. Secoué par la rapide descente aux enfers de cette femme, institutrice en maternelle, qui devient alcoolique. Si complètement et si profondément alcoolique que son mari et ses enfants retrouveront 1 500 bouteilles de porto vides, cachées dans toute la maison, même dans la chambre des enfants, à l'occasion de sa première cure de désintoxication. Cure qui ne servira à rien. 
Secoué par l'impuissance des proches. Impuissance de son mari qui navigue entre fermes engueulades avec elle, et quelquefois laxisme désespéré, quand il lui donne de l'argent pour acheter à manger alors qu'il sait qu'elle l'utilisera pour ramener subrepticement quelques bouteilles. Impuissance de ses enfants, et parmi eux l'auteur, Rodéric Valambois, qui met du temps avant de s'apercevoir de l'alcoolisme de sa mère, et qui finit par la disputer - cruel retournement de rôles -  tant elle est devenue apathique, paranoïaque et menteuse. Peine perdue, cette drogue est trop violente. 

Plus tard, quand Rodéric Valambois commence des études qui le conduiront à son métier actuel, il dessine sa mère qui dort sur le canapé, soulignant sa peau marbrée, ses yeux bouffis, son nez criblé de petites pustules. Il l'observe comme un objet de travaux pratiques, froidement. La scène est triste. Comme si ce n'était pas sa mère, étalée là. Comme si...

La page 77


Mal de Mère, de Rodéric Valambois. Soleil Editions, coll. Quadrants. Juin 2015. 

mardi 26 janvier 2016

Profanation : Un inspecteur Cølumbø chez les psychopathes nordiques


Sur le bureau de l’inspecteur Carl Mørck, chef du département V, le dossier d'un double meurtre commis en 1987 et impliquant une bande de fils de famille, innocentée par les aveux « spontanés » d’un des leurs. Mørck s'aperçoit que l'affaire a été hâtivement bouclée et décide de reprendre l’enquête. Cercles fermés des milieux d'affaires, corruption au plus haut niveau, secrets nauséabonds de la grande bourgeoisie... Adler-Olsen mêle suspense implacable et regard acerbe sur son pays. Après Miséricorde,Profanation ne décevra pas les fans du cynique Carl Mørck et de son assistant syrien, l’imprévisible Assad.


********

Le commissaire Carl Mørck est sympa. Enfin je ne le connais pas, et de toute façon c'est un personnage de fiction, mais il a l'air sympa. Une sorte d'inspecteur Cølumbø du Danemark. Il est humain, il choppe la grippe au pire moment de son enquête, il a une peur maladive de l'avion... Il n'a pas de chien rigolo aux oreilles qui traînent par terre mais il est flanqué de Rose, une vraie pouf que l'administration policière lui a refourgué pour l'assister parce que ses enquêtes ne sont pas super prioritaires, et un certain Assad, stagiaire syrien qui a parfois du mal avec la langue danoise (mais je ne lui en veux pas car moi aussi) et qui doit se calmer dans ses méthodes d'interrogatoires. 


Vue comme ça, cette bande de Pieds Nickelés a de quoi faire doucement sourire, mais malgré leur apparence pitoyable le trio va résoudre une enquête mal élucidée d'il y a vingt ans, impliquant des psychopathes ultraviolents nourris à Orange Mécanique, très bien insérés dans la haute société, qui ont pactisé dans la violence gratuite depuis leurs tendre jeunesse. Des richissimes protégés par des gens bien placés dans la police et dans la justice. 

L'histoire a du mal à démarrer, j'ai repris le début du roman trois fois avant de comprendre ce qui se passait, mais c'est sans doute moi qui suis lent de la comprenette. Après, une fois le quart du livre entamé, c'est glauque, écœurant, plein de sang, de haine sans objet et de viols, stressant à la fin. Le chef du Département V est un bon. J'ai commencé par hasard par le deuxième opus de cette série, mais je m'empresserai de tenter le premier. 

La page 77

Dorénavant vous pourrez voir la page 7 ou la page 77 du livre ou de la BD que je chronique (selon mon humeur et le nombre total de pages). Pourquoi 7 ou 77 ? Parce que. 


Profanation, par Jussi Adler-Olsen. Le Livre de poche. 

dimanche 17 janvier 2016

"Maris et Femmes" sur les planches : Tu es sûre que tu m'aimes ?


En lui offrant deux places pour aller voir cette pièce, j'avais bien dit à ma mie qu'elle ne cherche aucun message sous-jacent de ma part, quant au titre ou à la thématique. Ni clin d’œil en faveur d'une demande en mariage que nous n'avons point contracté et que je ne pose pas, ni allusion discrète à une improbable fatigue personnelle de la vie de couple avec elle, que Woody Allen sait si bien dépeindre en général, et dans cette pièce en particulier. Précision utile. 

Car du Woody Allen, on en retrouve des vrais morceaux traditionnels : il y a des références aux psys, à Manhattan, au romantisme de Paris, à l'ironie de l'amour... Tout cela avec des maris et des femmes, qui se mentent entre eux, mais surtout qui se mentent à eux-mêmes, certains qui se croient amoureux alors qu'ils se trompent (dans tous les sens du terme), et d'autres qui se croient en fin de parcours alors qu'ils ne peuvent se passer l'un de l'autre...

C'est drôle, bien joué, super rythmé en saynètes qui parfois se superposent subtilement, bref cette pièce est un vrai morceau de joie malgré la gravité du sujet. A partager avec Madame, ou Monsieur, comme il se doit, afin de nourrir des discussions animées en rentrant à la maison : Tu m'aimes ? Tu es sûr(e) ? Tu as déjà pensé à me quitter ? Tu veux vraiment voir un psy ?...

Maris et Femmes, de Woody Allen. Mise en scène Stéphhane Hillel, adaptation Christian Siméon. Avec Florence Pernel, José Paul, Hélène Médigue, Marc Fayet, Astrid Roos, Emmanuel Patron. Au Théâtre de Paris.

mercredi 4 novembre 2015

L'Ambulance 13, T6 : La gueule ouverte sur la guerre 14


Chirurgien militaire, Louis Bouteloup est désormais entre les mains de ses pairs. Grièvement blessé et défiguré sur le front alsacien, il peut cependant compter sur les talents de sculpteur d’Émilie pour retrouver un visage. Mis hors du cadre de l’armée, Louis est confronté aux peurs de l’arrière, aux monstrueux canons bombardant la capitale. Il découvre aussi le sentiment profond qu’il éprouve pour Émilie. Sera-t-il trop tard pour reconstruire leur vie ?
(Présentation éditeur)

*************
Nostalgiques d'Urgences, fans de Grey's Anatomy, éteignez vos écrans HD, coupez les gyrophares de vos véhicules rutilants, oubliez les histoires d'amour qui fleurissent à deux pas des entubés, rangez votre ouate immaculée dans vos boîtes bien stérilisées. Nous sommes en guerre, l'une des plus dégueulasses de l'histoire, celle de 14-18.

Ici "l'ambulance 13" fait ce qu'elle peut, auprès des blessés, des gazés, des mutilés, avec les moyens du bord, mais avec les avancées de la science. Pour réparer les corps, et fissa les renvoyer au front. 
Ici, même le personnage principal, le chirurgien Louis Bouteloup, en prend plein la tronche, dans tous les sens du terme, et se retrouve "gueule cassée". Mais c'est un héros, un vrai, qui n'a que faire, à juste raison, que la mort le voie avec un visage à faire peur aux enfants. Au contraire, il tient tête à la Faucheuse : bien qu'en permission, il repart rejoindre ses camarades pour soigner, panser, soulager, réparer. Il défie la Camarde, mais aussi ses zélés auxiliaires, les hauts gradés de l'état-major, à qui il veut faire entendre, en vain, que les traumatisés psychiques ne simulent pas leurs souffrances, que leurs cris, leurs gestes fous qui les rendent inaptes au combat ne méritent pas qu'ils finissent devant un peloton d'exécution.

Ici, l'univers n'est pas aseptisé, et cette très bonne série "ambulancière" donne à voir un versan peu traité de la boucherie à cœur ouvert que fut la guerre 14-18. 

L'Ambulance 13, tome 6. Gueule de guerre. Par Patrice Ordas (scénario), Alain Mounier (dessin). Ed. Bamboo. 

jeudi 29 octobre 2015

14-18, La Tranchée perdue : Un épisode qui prend à la gorge


De retour d'une escapade, à la recherche du « repos du guerrier », Arsène et Jacques dépassent leurs lignes et tombent par hasard sur la tranchée ennemie faisant face à la leur. À leur grand étonnement, elle est déserte. Prévenu, le commandement ordonne une incursion par voie de tunnel. Pierre et Jules, désignés pour cette mission, découvrent au cours de leur progression un étrange objet cylindrique. 
******************
Quatrième épisode de la saga "14-18" des très bons Corbeyran et Le Roux (lire mes précédentes chroniques ici), on retrouve les aventures individuelles et collective d'un groupe de soldats, tirés du même village pour affronter les horreurs de la guerre. En ce mois d'avril 1915, il n'y a qu'une seule bonne nouvelle à se mettre sous la dent : l'état major a enfin compris que les pantalons rouges, pour faire la guerre, ce n'est pas l'idéal. Les soldats porteront maintenant une seyante couleur bleu horizon, moins propice à se faire canarder par les Boches comme de vulgaires cibles de fêtes foraines. 
Pour le reste, rien pour réjouir le Poilu. La guerre s'enlise, les couples se déchirent, et les gaz de combat font leur apparition. Cet opus est sans doute le plus sombre de la série, mais aussi celui où les personnages ont le plus d'épaisseur, et le scénario le plus dramatique, voire le plus atroce. La lente progression du nuage de gaz poussés par les vents, vers les combattants français qui se protègent de leur pauvre mouchoir, prend à la gorge, au sens propre comme au figuré. Dans le même temps, les tragédies familiales qui se jouent à l'arrière du front, à cause de cette p... de guerre qui dure, conduisent des hommes déjà rendus fous par les combats, à porter cette folie à leur zénith. 

Un scénario dramatique, des personnages qui prennent de l'épaisseur : cet épisode, chargé d'humanité dans un contexte pourtant apocalyptique, est le meilleur de la série. Pour l'instant.


Pour aller plus loin 

Sur le site de la Mission du Centenaire, une page intéressante sur le gaz moutarde et ses dégâts. Première utilisation : le 22 avril 1915, événement que retrace cet épisode de "14-18'.

14-18 Tome 04 - La Tranchée perdue (avril 1915). Par Corbeyran, Etienne Le Roux et Jérôme Brizard. Editions Delcourt. Coll. Histoire & Histoires. 

    mardi 20 octobre 2015

    Paroles de Poilus : Les tripes à l'air


    Oui ok cet album est paru il y a neuf ans. Une éternité. Mais d'une part, cela fait un siècle que ces "lettres et carnets du front" ont été produites par les soldats, on n'est pas à une décennie près. D'autre part une "intégrale" vient de sortir, regroupant ce tome ainsi que le 2e intitulé "1914-1918 : mon papa en guerre". Donc je reste dans l'actu.

    Mais là n'est pas le propos ni l'important. Cette BD secoue. Les textes ont certes été sélectionnés, mais ces soldats, ouvriers ou paysans dans la vie civile antérieure, manient une plume chargée de détails, d'images, d'odeurs et d'émotions. Ils déballent leur âme avant de vider leur arme, et souvent leurs tripes, avec une classe qui tranche avec l'horreur du contexte qu'on imagine.

    Les dessinateurs qui ont manié la leur, de plume, pour traduire en bandes dessinées ces courriers et ces journaux personnels, ont joué le jeu avec splendeur. Parfois en donnant "à voir", parfois en transcendant le texte par la suggestion. Le décalage entre la beauté du verbe et la noirceur de l'image qui l'accompagne frise même l'incongru. Une incongruité inhérente à la rencontre de l'humanité avec la guerre, en fait.

    Paroles de Poilus. Lettres et carnets du front 1914-1918. Ed. Soleil/France Inter. 2006. 

    vendredi 16 octobre 2015

    Le Chat du Rabbin : Paroles et moustaches


    "Et si c'était pas moi, le centre du monde ?" Sacré chat, celui du rabbin, qui se croit tellement indispensable qu'il se permet d'être amoureux de sa maîtresse humaine, jaloux de son enfant en gestation et haineux à l'égard de son crétin de mari. Non le chat, tu n'es pas le centre du monde, mais tu vas apprendre dans cette histoire à l'être un peu quand même.

    Sacré chat surtout, qui fait aimer la philosophie bien plus efficacement, depuis six volumes, que les cours de philo abominables de terminale pendant lesquels l'Education nationale met un point d'honneur à dégoûter définitivement beaucoup de jeunes des joutes spirituelles qu'offre pourtant cette matière vivante. (Merci à cette BD de m'avoir permis de déverser ici un vieux truc qui me pèse depuis longtemps !)

    Prier pour ne rien dire
    C'est donc l'histoire d'un chat amoureux et jaloux. Un chat qui parle. Et qui parle dans le désert car sa maîtresse ne peut pas l'entendre. Qu'à cela ne tienne, il va tenter de se faire entendre de Dieu, en apprenant à prier, avec le père de sa maîtresse, qui est rabbin. Lui, le rabbin, l'entend, le chat, quand il parle. Mais le chat comprend vite que le rabbin l'invite à prier... pour ne rien dire.

    De dépit, il quitte alors maîtresse et rabbin. Et se vautre dans une mésaventure que nous tairons ici, qui lui apprend que la parole peut tuer. La fin est positive : si la parole est un instrument de pouvoir, mieux vaut l'user pour exprimer l'amour que pour tuer les gens. Soudain sa maîtresse comprend sa parole.
    Et ça, ça s'entend. Dans tous les sens du terme.
    Et ça se déguste, comme tous les épisodes du Chat du Rabbin, avec plaisir. Parole ! 

    Le Chat du Rabbin, de Joann Sfar. Tome 6. "Tu n'auras pas d'autre dieu que moi". Dargaud.