samedi 21 février 2015

Nuit des César : fascination, ennui et entre-soi

Eh bah on va les laisser entre eux, hein ?
Soyons clairs : je n'ai tenu qu'une demi-heure devant la Nuit des César, avant d'éteindre et de me coucher pour lire un bouquin. Je n'ai même pas tout à fait tenu une demi-heure complète, puisque j'ai un peu zappé... en revenant chaque fois sur Canal +, où c'était retransmis.

Car c'est fascinant, la Nuit des César. D'abord il faut avouer que Edouard Baer est un bon dragueur de public, et le placer en maître de cérémonie, c'est une assurance tous risques. Et puis toutes ces stars au mètre carré ! Bon d'accord ils sont un peu bloqués dans leur fauteuil, ils sont tous habillés pareils, du coup on ne les reconnaît pas tout de suite : pardi, ils ne bougent pas et ne jouent pas ! Mais quand même, les stars, ça attire. Surtout pour voir la gueule qu'ils tirent quand ils ne gagnent pas leur César. C'en est même gênant, des fois.

Et puis la Nuit des César, c'est l'occasion de voir si le seul film de l'année qu'on a été voir au cinéma va gagner un prix. Ah ! LE film, celui auquel on a bien pensé en amont, à commencer par le moment où notre CE nous a vendu à vil prix deux tickets de cinéma. Le film qu'on a été voir au bon moment : pas trop tôt une fois sorti sur les écrans sinon c'est la queue infernale, pas trop tard non plus sinon il ne passe plus, le con ! Le film qu'on a été voir le bon jour : il faut que ce soit une journée pas trop ensoleillée sinon on est mieux dehors, et pas trop moche non plus sinon on n'a pas envie de sortir ! Le film qu'on a bien planifié niveau logistique :il faut faire garder la petite, on ne vas pas l'emmener voir un film de grands tout de même !
Bref on a tout calculé, on a pris au moins cher, au bon moment, le bon jour, la petite est casée... mais on n'a pas choisi le film ! Ah les cons ! Alors on consulte, parce qu'il ne faut pas se tromper, au prix que ça coûte, même avec la remise du CE. On consulte les collègues, les amis, la famille... On regarde sur internet, on vérifie que Télérama n'a pas aimé, c'est un signe que ça va pas être mal...
Et puis on se lance !
Et puis on est contents d'y avoir été. On ne se souvient plus du titre au bout de trois jours, mais on a bien aimé.

Et le soir de la Nuit des César (z'avez vu, c'est comme dire "au jour d'aujourd'hui"), on est déçus parce que le film qu'on a aimé n'est même pas nominé.

Qu'importe ! On regarde ! Des fois qu'ils se soient trompés !

Et puis on s'ennuie, très rapidement. Les bons mots et le sourire d'Edouard Baer ne suffisent plus. Les lauréats parlent trop longtemps pour remercier des gens qu'on ne connaît pas, nous, pauvres téléspectateurs. Et les sketchs, préparés sans doute par des stagiaires d'une obscure école de théâtre, sont lourds. C'est long. Pas drôle. Pénible. Tout cela est chiant et plaqué.

Et on se dit, au bout d'une demi-heure, qu'on ne va pas les déranger plus longtemps, toutes ces stars qui s'autocongratulent, qui se remercient, qui se remettent des prix, qui se font des clins d’œil en parlant de choses qu'eux seuls peuvent décrypter... On va les laisser entre eux, car après tout c'est comme ça qu'ils se sentent le mieux. Et nous aussi. On va se retrouver entre nous, tranquilles, à bouquiner, à papoter. Et à se dire que non, cette année encore, quand on ira voir un film, on ne le choisira pas nécessairement dans la liste des lauréats de la Nuit des César.

lundi 16 février 2015

L'Ambulance 13 : ne tirez pas sur cet album



Et c'est reparti pour les aventures du Docteur Louis-Charles Bouteloup, réparateur des corps des pauvres bougres qui se font hacher menu sur le front, dénonciateur de l'ignominie et de la bêtise des galonnés de cette boucherie sans nom que fut la guerre 14-18. Cette fois-ci, en cet avant-dernier tome de la série, le voilà muté dans les Vosges, pour l'éloigner de son père, officier supérieur, qui en a ras-le-képi de voir sa réputation ternie par son rebelle de rejeton.

Sur la ligne bleue des Vosges, il intègre une troupe de courageux soldats qui agissent en autonomes, les Corps Francs. Et avec eux, les Américains, intervenant enfin dans la guerre, apprennent tellement vite à se battre qu'ils envoient d'abord en première ligne des Indiens Cheyenne arrachés de leurs réserves, et dont on apprend rapidement qu'il serait de bon ton qu'ils soient décimés, car leurs terrains, au pays, intéressent des hommes d'affaires.

Voilà qui est donc bien crade et vil, et notre Docteur Justice du front Est, notre Rahan des temps modernes, bref notre justicier casqué, va dénoncer à tour de bras, détourner les ordres de supérieurs sans foi ni loi, et tenter de sauver ce qui peut l'être.Là-dessus, ajoutez des morceaux d'histoires qui se passent à l'arrière, à Paris, et vous avez un album assez bizarre, comme en position d'attente avant le tome final.

Je ne tirerai pas sur cette Ambulance, car l'ensemble de la série garde tout son intérêt, mais là, on passe par une phase un peu caricaturale, avec un personnage principal dégoulinant de bonnes intentions, évoluant dans une histoire pleine de fourberies, comme si la guerre en elle-même n'était pas suffisante à être haïssable.

Certes, tout cela est à l'honneur du service de santé des armées, créé justement il y a un siècle, et dont il est question dans un petit livret en fin d'album. Ce service et ses serviteurs méritent pleinement tous les honneurs, pour le sacrifice et le dévouement dont ils ont toujours fait preuve en sauvant des vies humaines. Mais je suis sûr que la modestie fait aussi partie de leurs valeurs. Et le héro de cet album - juste de cet album - en manque un peu.

L'Ambulance 13. Les Plumes de Fer. Par Patrice Ordas (scénario) et Alain Mounier (dessins). Bamboo Editions.  

lundi 19 janvier 2015

Le Guide du Mauvais Père : Féliciter sa fille qui dit "Putain de sa race"


Guy Delisle, c'est l'aventure. Ses pérégrinations à Pyongyang (2003), ses Chroniques birmanes (2007), ses Chroniques de Jérusalem (2011), fleurant bon la découverte de contrées lointaines et donc - nécessairement - mystérieuses, nous livrant des descriptions si respectueuses d'autres mœurs, d'autres vies, d'autres gens !

Mais là, le dessinateur n'a sans doute jamais été aussi loin dans l'exotisme et la révélation d'us et coutumes ahurissantes. Pensez donc : n'écoutant que son courage, bravant les intempéries de la vie, faisant reculer les limites de l'investigation, il raconte sa vie de père. De père - nécessairement - mauvais.

Alors oui, c'est le troisième tome du Guide du Mauvais Père qu'il nous livre là, et je n'ai pas lu les précédents. Qu'importe, sans doute comme les premiers volumes, le troisième mêle l'aventure, le suspense, la fourberie, et une pointe de philosophie. Tout y est.

Jugez-en. Comment faire dire "Putain de ta race" à sa fille et l'en féliciter ? Comment pourrir une histoire de Harry Potter avec de la grammaire ? Comment rappeler à son enfant la cruelle vérité de la loi française, qui sanctionne d'écartèlement les élèves qui ne font pas leurs devoirs ?

Et puis l'aventure disais-je, avec un hélicoptère télécommandé. Et le rappel de nos chères têtes blondes aux réalités : oui, Boucle d'Or est une délinquante ! Et la pointe de philosophie en conduisant l'enfant à l'école : oui mon enfant, après tu devras travailler durement, puis viendra la retraite et la mort.

Certes, le recueil de ces tranches de vie se lit un peu trop rapidement, à raison de deux images par page. Mais c'est drôle, c'est parfois raide, et en tant que père je m'y reconnais bien. Eh, Guy, si tu veux créer un Club des mauvais pères, je te suis. Comme trésorier, je ne risque pas de m'ennuyer.

Le Guide du Mauvais Père. Guy Delisle. Ed. Delcourt. Coll. Shampoing. 192 p. 2015.

Et toujours le blog de Guy Delisle, à picorer avec plaisir.

dimanche 11 janvier 2015

Moi René Tardi... Tome 2 : Une longue, longue marche pour une longue lecture


Suite de la mise en images des carnets de guerre du père de Tardi, René, prisonnier au stalag II B, en Pologne, pendant cinq ans durant la dernière guerre mondiale.
Tardi est davantage connu pour ses œuvres sur 14-18, mais il les avait mises entre parenthèses en 2012 pour accomplir un travail plus personnel sur le douloureux quotidien de son père pendant la 2e guerre mondiale. Le premier opus traitait de la vie - de la survie devrais-je écrire - de René Tardi dans le Stalag.
Dans ce deuxième volume, on suit le père Tardi et les autres prisonniers de guerre, évacués du Stalag en janvier 1945, toujours sous les ordres des geôliers allemands, marchant parfois sans trop savoir où aller, pour éviter les redoutables troupes soviétiques, dans un froid extrême, la faim au ventre, la haine des boches au cœur, mais aussi l'espoir en tête, celui d'un retour rapide à la maison tant il est manifeste que l'Allemagne nazie vit ses derniers jours.

Le témoignage est fort, passionnant, rude. Et on comprend l'importance pour Tardi de "sortir" sur papier blanc ces pages sombres de l'histoire familiale. Comme dans le premier épisode, Tardi se met en scène, enfant, auprès de son père, comme une sorte de "fantôme inversé" qui revient dans le passé, questionnant virtuellement son père sur des manques de précisions dans ses carnets, ou l'informant (et nous aussi par la même occasion) de ce qui se passe au même moment ailleurs dans le conflit. Le tout, sans idéalisation du comportement du père : la pendaison des geôliers par les prisonniers, à laquelle participe René Tardi, ou ces véhicules Alliés qui renversent gratuitement des civils allemands juste par vengeance, effraie le petit Tardi virtuel, mais ces choses-là aussi font partie de la guerre.

Mais ce volume a les défauts de son réalisme : la marche forcée des prisonniers devient une lecture forcée d'images répétitives et de textes à foison. La colonne de prisonniers se perd dans les campagnes désolées de Pologne : mais nous aussi, lecteurs, nous perdons dans les noms de villes et dans la géographie. Intéressant, instructif, mais parfois lassant.

On attend maintenant la suite : le retour du père Tardi à la vie civile, à une vie qui ne peut sans doute plus être tout à fait "normale".

"Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Tome 2. Mon retour en France". Jacques Tardi. Casterman. 

mercredi 31 décembre 2014

14-18, Les Chemins de l'enfer : Ces premiers humains qu'on tue


Et voici la suite de la série "14-18", qui suit un groupe d'habitants d'un petit village français au fil des années de guerre. Le premier tome, "Le Petit Soldat", campait les personnages et partait de la mobilisation générale et des prémices du conflit, avec ses répercussions sur la vie de la bande d'amis. Dans ce deuxième opus, on entre de plain-pied dans la guerre, la vraie, celle qui tue, en septembre 1914. Ce sont les débuts, rapides, d'une prise de conscience : finalement, les Boches, on ne les repoussera pas rapidement jusqu'à Berlin en quelques semaines. Cela va durer ("L'impression que ça dure depuis longtemps, que nous sommes condamnés à nous battre pour toujours", dit un personnage avant de prier en partant à l'assaut). Cela va tuer. Cela va pleurer, au front comme à l'arrière, chez les combattants comme dans leurs familles. Ce sont les premiers humains qu'on tue, c'est la peur qui ronge le ventre et qui pousse à se mutiler pour retourner à l'arrière, à mentir, à mettre un chiffon ensanglanté sur ses prétentions patriotiques, c'est la gnôle qu'on boit autant pour se remonter le moral que pour anesthésier la morale.
Ce deuxième album poursuit l'oeuvre de façon intéressante et reste dans le focus de la série : décrire le vécu des gens. L'histoire au niveau des tranchées. Avec Corbeyran au scénario et Le Roux au dessin, pas d'inquiétude, on est entre de bonnes mains.

"14-18 : Les Chemins de l'enfer (septembre 1914)" - Eric Corbeyran et Etienne Le Roux. Editions Delcourt. Novembre 2014.

mercredi 24 décembre 2014

Metronom' : La culture attaque le glauque



Ce qui frappe d'emblée dans l'univers de Metronom', c'est la glauquitude des lieux. Les couleurs sont sombres, dominantes bleues ou brunes. On est bien sur Terre, on ne sait pas trop dans quel pays, et on ne sait pas trop dans quel futur non plus, mais c'est franchement pas joyeux d'y vivre. Le niveau technologique semble élevé, mais tout est sale, plein de détritus, comme une dalle de ville nouvelle mais en plus crade et délabré encore. Ça sent la merde et l'huile de moteur à pleines pages.
Les gens sont sous le joug d'une dictature, qui prétend donner la parole aux citoyens par le biais de référendums truqués, destinés à légitimer des décisions aussi délirantes que l'interdiction du suicide. Le tout sous un régime de corsetage de la presse qui n'a rien à envier aux dictatures actuelles ou passées de tous poils. Dans cet univers oppressant et répressif, seuls les oiseaux, omniprésents et polluant de pattes de mouches chaque vue d'extérieur, semblent libres. 

L'histoire elle-même recèle pas mal de dimensions - romanesque, science-fictionnelle, aventurière, policière... - mais la dimension politique est prépondérante : face au pouvoir dictatorial et totalitaire, un groupe d'individus agit pour la liberté. Par la meilleure arme de ceux qui n'ont pas de force armée : la culture. Ils préparent clandestinement une pièce de théâtre qui dénonce le totalitarisme. Et surtout ils diffusent discrètement un livre qui dénonce par allégorie les abus du pouvoir : le Métronome. En espérant que les esprits embrigadés de ceux qu'on ne peut même plus définir comme "citoyens" soient réveillés par ces pages et se révoltent pour obtenir leur émancipation. Parallèlement, d'autres individus, dont un vrai journaliste, sont en quête d'informations sur un virus qui a atteint des éboueurs de l'espace - et parmi eux le mari d'une héroïne de l'histoire -, virus dont l'existence est cachée par le pouvoir. 

Un grand dessein culturo-émancipateur

Au terme du 4e et (provisoirement) dernier épisode, on semble pas loin du dénouement. Avec des tas de questions en suspens. Que vont devenir les deux personnages qui cherchent la vérité sur ce virus, et qui sont dans de sales draps depuis qu'ils se sont fait chopper par la police dans le dernier opus ? Que vont devenir les rebelles et leur grand dessein culturo-émancipateur ? Le totalitarisme tombera-t-il à la lumière du Métronome ? Ce serait en tout cas une des rares fois dans l'histoire de l'humanité qu'une rébellion interne renverse à elle seule une dictature, sans intervention ou pressions extérieures. Contre l'occupation nazie, des résistants certes, mais aussi des Alliés. Contre l'occupation britannique en Inde, l'action de Gandhi soit, mais aussi la pression internationale. Contre l'apartheid sud-africain, un Mandela bien heureusement, mais aussi un boycott économique et politique quasi mondial... Contre le communisme du bloc soviétique, des dissidents courageux, mais aussi un étranglement économique.

Or là, dans cette histoire, point d'acteurs externes pour l'instant en vue. Juste quelques individus courageux, de ceux dont on se dit : "Si je vivais là, j'aimerais être l'un d'eux". Aurions-nous ce courage ? Mais ne boudons pas notre plaisir de lire l'apologie de l'émancipation, et rappelons-nous qu'il reste du boulot pour éradiquer la folie totalitaire dans pas mal de contrées de notre monde actuel. Ceci dit, tant qu'on est devant notre écran d'ordinateur ou de smartphone, on ne fait pas grand-chose, hein ? Mais allez, faut pas culpabiliser.

En attendant, vivement la suite de cette série. Avec enfin une réponse à la grande question : la culture est-elle un rempart contre la barbarie ? Vous avez 5 tomes.

Metronom'. Eric Corbeyran (scénario) et Grun (dessins). Editions Glénat. 4 tomes parus de 2010 à fin 2013.
Il y a même des bandes annonces sur ces BD sur le site de Glénat. Classe. 

samedi 13 décembre 2014

"Stratégie de l'Inespoir" : Thiéfaine a marché dans le vécu


Rien que la couverture du dernier album de Thiéfaine, Stratégie de l'Inespoir, c'est genre : j'ai un truc pour mettre sur les yeux pour quand je suis dans l'avion et que je veux dormir, mais ça veut pas dire que je passe mon temps dans un avion, mais que vraiment le monde va si mal que je suis dans l'inespoir et que je ne veux plus rien voir.

Bon franchement j'ai adoré Hubert-Felix Thiéfaine quand j'étais jeune, comme tous les quinquas ou quasi-quinquas d'aujourd'hui qui avaient 25 ans à l'époque, à trouver vachement super cool éclatant des chansons comme La Fille du Coupeur de joints, vachement dansé et hurlé dans les soirées légèrement alcoolisées au vin rouge qui tache ; ou Loreleï, Loreleï, au rythme vachement lancinant mais beau ; ou encore Les Dingues et les Paumés, vachement signifiant parce qu'à ce qu'il paraît Hubert Félix fut infirmier psychiatrique et il en gardé des souvenirs hyper marquant tu vois. Je rigole un peu, mais j'adorais vraiment, et je trouve Les Dingues et les Paumés très (voire vachement) abouti.

Donc là surgit un nouvel album du Maître, je me dis "Tiens je vais écouter, on ne sait jamais, ça fait hyper (voire vachement) longtemps que je n'ai pas écouté du HFT". Et là, gonflade rapide. La musique, passe encore. Rien de très prenant, rien de lancinant, rien d'entraînant, mais peut-être n'ais-je pas pris le temps de la pénétration musicale dans mes petits neurones. Mais alors les paroles ! Non vraiment, une caricature des paroles les plus "baths" de l'artiste dans les années 80, des mots qui se suivent et qui se veulent ultra interpellant au niveau du vécu, comme un poème d'ado qui se dit que "si l'auditeur ne comprend pas c'est normal c'est profond tu peux pas comprendre".

Eh ben mon gars, si je ne peux pas comprendre, je ne peux pas acheter. Si on me demande de marcher dans le vécu, je fais gaffe à mes pompes. Je viens de trouver sur le site de France Inter la preuve absolue que j'ai vachement raison. On y trouve une parole de Hubert-Felix Thiéfaine qui dit : "J'élargis le hublot pour laisser entrer le soleil. J'ai en moi de la grisaille et des brumes d'automne, mais en même temps des envies de ramener des couleurs plus vives".

Mais surtout, on a une citation de Didier Varrod, directeur de la musique de France Inter, que je ne connais pas mais ce n'est vraiment pas grave, et qui justifie le ton de cette modeste chronique :"C’est le grand retour de Thiéfaine, cet aviveur de mots, à peine revenu de l’état des lieux Nietzschéen de son précédent album "suppléments de mensonges", et déjà remis en selle par la grâce d’un néologisme verlainien "l’inespoir" comme pour nous signifier un état de conscience d’extrême lucidité qui transcende toute la noirceur du désespoir."

Et je ne vous parle pas de la critique dithyrambique de Télérama. Quelqu'un a un doliprane ? Allez, au revoir... 

Revue Dessinée d'hiver : Mâtin, quelle revue !



La 6e livraison de la Revue Dessinée est toujours sous le signe de la qualité (des reportages et des dessins), conjoncturellement sous le signe du froid (c'est le numéro d'hiver, malgré la végétation équatoriale qui tapisse sa couverture) et parcourue d'un fil rouge (enfin j'ai trouvé ça) : le risque.

Et des risques, en veux-tu, en voilà !

Le risque Sarkozy : pas seulement celui qu'il fait peser sur nous en tentant de retrouver le pouvoir, mais aussi celui qu'il a lui-même pris ces dernières années en se plaçant au centre de multiples affaires. Une enquête dessinée permet d'y voir plus clair dans ce magma nauséabond qui mériterait d'aller directement à la case Prison, sans toucher un quinquennat.

Le risque d'être un tueur : la case Prison est là inéluctable, et la revue a suivi une enquête policière de A (comme assassinat) à Z (comme Zut la police m'a retrouvé), avec des agents du fameux "36, quai des Orfèvres". Tout simplement intéressant, palpitant, humain, avec des vrais gens dedans. A ne pas rater.

Le risque Travail : là on n'est pas en prison, mais dans le témoignage d'un ancien journaliste qui a dû passer par la case intérim pour simplement vivre. Il y raconte les longues attentes auprès du téléphone dans l'espoir de grappiller quelques jours ou quelques heures de boulot, les tâches ingrates, aux gestes répétitifs, et la fâcheuse propension des employeurs de caser les intérimaires sur des jobs parfois dangereux pour la santé. Après tout, ce ne sont que des salariés de passage, non ? Avec le risque supplémentaire, quand on est précaire et qu'il n'y a pas de syndicat dans la boîte (ou que ceux-ci ne se bougent que pour les salariés stables), de se retrouver dehors si on veut dénoncer ces aberrations. Pas la prison certes, mais de fortes contraintes sur le temps, l'argent, l'esprit.

Le risque culturel osé et gagnant : on sort totalement de l'enfermement, pour entrer dans les cases... de BD, avec la narration de l'aventure du journal Pilote ("Mâtin, quel journal !") et la révolution culturelle qui agitait le monde de la bande dessinée dans les années 60. C'est pas mal fait, et surtout, elle repose sur une interview dessinée du grand, du sublime, du dieu de la BD d'humour, de faribole et de dérision : j'ai nommé Marcel Gotlib.

En revanche, si la Revue Dessinée s'est risquée à ouvrir des rubriques sur des créneaux décalés par rapport à la BD, je n'y adhère pas des masses. Toujours pas trouvé l'intérêt de l'analyse d'un film (là : Affreux, sales et méchants) avec des dessins. Quant à la chronique musicale, qui raconte la vie et l'oeuvre d'un artiste, ce mois-ci encore, elle doit s'adresser aux bobos ultra-téléramiens canal historique tendance underground. Tant pis, je n'ai pas la joie de faire partie des initiés.
Et je ne prendrai pas le risque de tenter d'en faire partie.

A noter toujours l'excellent site de la Revue Dessinée.

La Revue Dessinée. Hiver 2014-2015. N° 6. 

lundi 1 décembre 2014

Le Lauréat : MILF, amour et révolte

Cette jambe féminine n'appartient pas à Anne Bancroft.
Mais à Linda Gray : Sue Ellen dans Dallas !
(info véridique, importante pour briller en soirée)

Revoir Le Lauréat (de Mike Nichols, faut-il le préciser), lundi soir sur la télévision numérique terrestre, trente ans après l'avoir vu au cinéma... Snif, la nostalgie m'étreint (de voyageurs. C'est pas drôle ok mais c'est moins dangereux que la nostalgie m'habite). Une nostalgie d'autant plus saisissante (yago du Chili) que la musique, de Paul Simon, dont le célébrissime "Mrs Robinson", fait partie d'un 33 tours que j'écoutais en boucles quand j'avais 13 ans chez un pote qui écoutait aussi Johnny Halliday, c'est vous dire comment je l'ai échappé belle niveau choix musicaux.
Trente ans donc que je ne l'avais pas vu, ce film. Et il avait déjà 17 ans (calculez bien : il est donc sorti en 1967, bravo).

Quand on y pense... Dans les années 60, le film fait le gros scandale sur un truc qui fait maintenant partie des fantasmes favoris des fans de Youporn des années 2010 : un petit jeune (Dustin Hoffman) se fait honteusement draguer par une MILF (Anne Bancroft) et se la tape ! Et bien sûr (mais là on sort du genre Youporn pour aller sur le drame antique), il finit par tomber amoureux de sa fille (à la MILF, suivez un peu), jouée par Katharine Ross.

Mais !
Mais comme on n'est pas à une contradiction près, et comme on n'est pas encore en 1968 (à un an près) et que la dépravation n'a pas totalement atteint l'esprit fragile des jeunes, s'il est amoureux, alors il faut se marier ! Bah oui. Et là, on sent le poids des habitudes familiales, de l'autorité, des interdits édictés par les parents (ah le bon vieux temps). La maman (la MILF donc), ultra jalouse et fort marrie d'avoir perdu son amant (ah ah !), use de fourberie pour conduire sa fille à rejeter Dustin Hoffman, et lui faire préférer un autre jeune homme, de bonne famille certes, mais de bonne tête de nœud aussi. Et là c'est triste, car malgré une course haletante du héros pour tenter de stopper l'inéluctable, le mariage a bien lieu avec le naze.

Mais !
Mais comme on n'est pas loin non plus de 1968, le final du film livre en quelques minutes tous les éléments de rébellion contre la société que la jeunesse portera dans cette période. Le héros enlève sa bien aimée consentante, et le jeune couple convole. Ainsi soit-il : famille, je vous hais et je vous emmerde ; le mariage est prononcé mais on s'en fout ; la croix chrétienne n'est pas sacrée ; il n'y a pas de chemin tout tracé décidé par d'autres que moi...

Et finalement, même trente après, c'est frais. 

lundi 24 novembre 2014

Raoul Petite, le grand nom du Luberon


Je ne connaissais pas Raoul Petite avant de tomber dessus par hasard sur un site de musique à la demande dont je tairai le nom mais qui sonne à l'oreille comme l'heure à laquelle je commence seulement à me déglauquer le matin.

Et Raoul Petite, pour déglauquer, ça déglauque. A toute heure du jour et de la nuit.

En résumé, et sur trois axes (comme disent les diplômés) :
- Ça râle : contre le systême qui ne le récupèrera pas  ("Ouais c'est ça ouais..."), contre le colonialisme et ses suites (avec une excellente reprise de Mamadou m'a dit de François Béranger), contre les dérives commerciales en tous genres. 
- Ça rigole : sur les paranos (Paranorama), sur la voisine (Voisine), sur soi-même (Raoul Petite n'est pas avare d'autodérision), et sur tout ce qu'on veut...
- Ça met la pêche : "si Raoul Petite a su créer son propre style, tour à tour qualifié de « barock’n roll » ou de « rock agricole sophistiqué », certaines influences sont indéniables, en particulier celle de Frank Zappa à qui il est explicitement rendu hommage dans différents albums. Le groupe associe des textes humoristiques, ciselés et décalés, à des airs métissés, alternant les riffs arabo-reggae aux morceaux plus hard, les hymnes folk-rock aux rengaines slaves" (article de Wikipedia, sans qui j'aurais été incapable de mettre des mots sur ce style de musique).

Et puis un groupe qui se forme à Apt dans le Luberon, avec un leader surnomme Carton, ça ne peut qu'être intéressant à écouter. Voyez et écoutez plutôt :




lundi 17 novembre 2014

Rugby : Assez des "Cinq dernières minutes", rendez-nous Columbo



J'ai regardé le match de rugby France-Australie samedi soir. 

Je pense que le XV de France est sponsorisé par les canapés Château d'Ax (sans la pouf blonde de la pub). Anéfé, les canapés ne peuvent pas résister aux griffes des membres supérieurs d'un individu normalement constitué atteint de gestes de nervosité extrême face aux cinq dernières minutes que cette équipe nous inflige systématiquement. Les Boules Quies sont aussi de la partie, à n'en pas douter, pour protéger les oreilles des hurlements du supporter moyen en train d'estimer que "non vraiment ptain mais pourquoi on se fait rattraper à chaque fois?!"
C'est insupportable. Étouffant. Pas croyable.

Et pourtant. La source de tous ces maux est facile à identifier : les managers du XV des Bleus ont la quarantaine. Ils ont été biberonnés à des séries policières dans les années 80 qui les ont marqués. Séries dont le dénouement final rivalisait d'ingéniosité pour susciter un torride suspens. Rappelez-vous : Arsène Lupin, L'Heure Simenon, Mimi Cracra... Autant de bijoux télévisuels qui ont donné à nos vaillants managers rugbystiques un goût prononcé pour le péril de dernière minute. Pensez-y. Et vous vous direz : bon sang de bon soir, mais c'est bien sûr !
Comparez : la génération précédente, avec des fins de matchs moins stressantes, de qui est-elle l'héritière ? De Columbo. On sait tout dès le départ. 

Il y a toujours des retours de mode. Ça tombe bien, et je le dis haut et fort à la face de la FFR : rendez-nous Columbo ! 

dimanche 9 novembre 2014

Revue Dessinée d'automne : une bonne livraison d'enquêtes politiques et sociales



Oui je sais, le numéro 5 d'automne de la Revue Dessinée est paru depuis début septembre et nous sommes début novembre. Mais on est encore en automne que je sache, donc je suis dans les temps.
Cette nouvelle livraison présente toujours des enquêtes, des reportages, des documentaires très bien fouillés, avec un vrai travail de journalisme mis en scène par une excellente troupe de dessinateurs. Sur le principe, sur la forme, c'est (toujours) très bon.

Les années 70, société violente

Dans ce numéro : une enquête sur l'assassinat du juge Renaud, en 1975. Le titre de cette séquence résume bien le contexte : "Crime d'Etat". C'est la grande époque de la Guerre froide, des "années de plomb" qui suivent Mai-68, c'est le règne du SAC, Service d'action civique, et de ses basses œuvres. C'est une société violente au sens premier du terme. La société d'aujourd'hui est également violente, c'est vrai, mais surtout sur le plan social et économique. A l'époque, on n'hésite pas à poser des bombes ou à tirer à vue sur des gens dans l'espoir crétin de faire triompher une cause.
Face à ces malfrats, il y avait des héros, et apparemment le juge Renaud en faisait partie, qui prétendait pouvoir faire face : "Que ce soit le pape ou le président de la République, des députés ou des sénateurs, j'en ai rien à foutre, si quelqu'un doit aller en taule, il ira !" disait-il. Courageux. Mais suicidaire, dans le contexte, quand on s'attaque, comme lui, ni plus ni moins qu'au financement occulte et voyou d'un parti politique au pouvoir, défendu par le sinistre SAC.

Bref, Benoît Collombat, grand reporter à France Inter, enquête sur cette trouble affaire, sous le crayon de Etienne Davodeau. Et le moins qu'on puisse dire c'est que c'est glauque, et que les affaires qui touchent aujourd'hui l'UMP - ou je ne sais quel tordu dit "de gauche" qui ne paye pas ses impôts ou planque son argent en Suisse - à côté, c'est les aventures du Club des Cinq (pour repiquer dans une littérature jeunesse de la Bibliothèque Verte des mêmes années 70). Une enquête très bien menée. Seul bémol, la BD relate les entretiens avec les différents protagonistes encore en vie, mais du coup le dessin n'apporte pas beaucoup de plus-value par rapport à un reportage écrit. Cette remarque est valable pour d'autres BD de la Revue.

Rions sur la xyloglossie

A propos de politique, j'aime bien la petite chronique sur le langage, "La sémantique, c'est élastique", consacrée cette fois-ci à la "xyloglossie", autrement dit à la "langue de bois". Où on apprend que l'expression vient du russe "langue de chêne", qui se moquait de la bureaucratie tsariste, et qui est devenue "langue de bois" à l'époque soviétique. En Allemagne on parle de "langue de béton" et de "langue de plomb" en Chine... Le "héros" linguiste de la chronique interpelle François Hollande et Jean-François Copé, qui répliquent dans une parfaite xyloglossie, c'est assez marrant.

Côté social, on trouve une enquête intéressante sur les salariés qui doivent se déplacer à la semaine pour renforcer des équipes sur un autre site, éloigné, de leur entreprise. Un univers d'hommes, contraints de s'éloigner de leurs familles toute la semaine, pour garder un emploi. Dommage, ce reportage n'est pas en BD, et les illustrations ne me plaisent pas. Pas inintéressant mais un peu trop prudent : l'auteur ne s'avance pas beaucoup. C'est bien ou pas ? Après tout, la mobilité géographique est une question importante qui mérite d'être questionnée dans un pays où ce n'est pas, loin de là, inscrit dans les habitudes... Mais cette séquence ne permet pas trop d'avancer sur le sujet.

Enfin de la pédagogie économique, avec une explication un peu ardue mais passionnante et éclairante sur le piège des emprunts toxiques dans lequel sont tombés moult communes de France. L'engrenage est redoutable.

En revanche, je reste froid devant la nouvelle rubrique "La Revue des cinés", qui commente et explique une séquence d'un film culte. En l'occurrence un extrait du "Cabinet du Dr Caligari". Je ne vois pas l'intérêt, dans le registre visuel, de reprendre un autre registre visuel. Là aussi, la plus-value de la BD m'échappe.

Mais au total, encore un beau numéro, très pédago, et un appel à s'abonner à cette Revue car elle est une initiative originale qui mérite de s'inscrire dans le long terme.

La Revue Dessinée n° 5. Automne 2014. http://www.larevuedessinee.fr