jeudi 19 juin 2025

La plus précieuse des marchandises : Il était une Shoah



Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons...
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

(Présentation de l'auteur)


Tout a commencé par ce tweet d'Antoine de Caunes :

Je clique sur le lien Instagram mentionné, je tombe sur la couverture du livre de Jean-Claude Grumberg. Un conte ? Pourquoi pas. Si le grand De Caunes le dit, il faut le lire. Et j'ai lu.
Et là, comme on dit généralement quand on ne sait plus comment dire qu'on a été secoué et qu'il est plus facile de ressortir de vieilles expressions usées jusqu'au squelette de la langue (si, si) : "C'est la claque".

D'abord c'est vraiment un conte. Raconté comme un conte. Je pourrais le raconter à ma fille de 5 ans qu'elle l'écouterait attentivement. Mais sans doute pas avec des étoiles dans les yeux ni de doux rêves à suivre. "La plus précieuse des marchandises" est un bébé, jeté d'un train par son père pour le sauver d'une destination mortelle. C'est la guerre, le train est parti de Drancy, il roule vers un camp de concentration. C'est une histoire monstrueuse. Le bébé est récupéré par une vieille femme - la "pauvre bûcheronne" -, qui vit seule avec son homme - le "pauvre bûcheron" -, et qui rêvait d'avoir un enfant. C'est un conte merveilleux. Elle va le sauver, l'aimer, même s'il vient sans doute de la "race maudite". Son bonhomme de mari, au début rétif, finira par craquer de tendresse à son tour.

"Rien n'est vrai"

Comment ?! Un conte merveilleux, tiré d'un contexte aussi abominable que l'extermination des Juifs ?! Là est la claque, le pied-de-nez que Jean-Claude Grumberg fait aux abrutis négationnistes qui revisitent l'histoire. A la violence du contraste l'auteur va ajouter la percussion de l'ironie, en contestant, en épilogue, la véracité du conte qu'il a "imaginé" : "Rien n'est vrai, il n'y eut pas de trains de marchandises traversant les continent en guerre afin de livrer leurs marchandises ô combien périssables. Ni de camps de regroupement, d'internement d'urgence de concentration, ou même d'extermination."
Les contes pour enfants sont rarement de longs fleuves tranquilles. Lisez le Petit Chaperon Rouge, Barbe Bleue ou Cendrillon (pas les soupes guimauve à la Disney : les vrais contes originaux). Ils sont d'une grande violence mais répondent à des préoccupations psychiques que l'enfant rencontre dans son développement. Ces contes les aident à grandir.
Grumberg a écrit un conte violent. Qu'il circule sous tous les yeux, dans toutes les têtes : lui aussi, à l'échelle des adultes et de l'histoire, aide à grandir.

La plus précieuse des marchandises, par Jean-Claude Grumberg. Ed. Seuil. 2019.

dimanche 23 mars 2025

Vieux Magazine : Le magazine que j'ai fini par lire...

Ca fait du bien d'assumer : oui ok je suis vieux, du haut de mes quasi-soixante ans. Mais naaaaan ce ne sont pas soixante "printemps" ou je ne sais quels "3 fois 20 ans" ! Arrêtons l'hypocrise ! Oui je suis à deux saisons (là je veux bien parler en image) d'être sexagénaire. 

Et dans "sexagénaire", s'il y a le mot "gêne", il y a aussi le mot "air" (je vous vois venir, il y a un autre mot mais je ne suis pas le gros lourdingue que vous croyez). Et s'il y en a un qui ne manque pas d'air, c'est mon idole Antoine De Caunes. Après avoir été l'emblème de la jeunesse rock dans des émissions des temps jadis comme "Chorus", après avoir été le marqueur d'une génération des années 80-90 avec ses facéties nulle-part-aillesques sur Canal+, voici qu'il pose maintenant comme une évidence qu'il est vieux, ralliant à son panache blanc des individus qui, comme moi, veulent assumer, en créant un magazine intitulé sobrement mais efficacement : Vieux

D'abord, il m'a fallu quelques minutes pour me rendre compte qu'Antoine De Caunes était vieux. Honnêtement, il ne les fait pas. Mais comme m'a dit ma coiffeuse, qui tripotait l'autre jour le reste de cheveux que je tiens à maintenir dans un bon ordre apparent : "De nos jours, on prend mieux soin de soi." On s'est rendus compte dans la discussion qu'elle avait la même année de naissance que moi. J'ai pleuré. Pour sa survie. Pour la mienne aussi.

Cela tombe bien : Vieux Magazine arrive à point nommé pour assumer et s'amuser. Cette publication occupe un créneau nouveau (c'est sans doute pour cela qu'il existe, car notre Antoine n'est pas né de la dernière pluie et à dû faire une étude de marché de derrière les fagots - oui, j'aime utiliser des expressions de vieux) : celui des vieux qui ne se sentent pas catégorisés dans les "décrépis". Celui des vieux qui étaient jeunes dans les années 80. Car les autres créneaux de "vieux" sont déjà pris : il y a le Chasseur français pour les vieux seuls, il y a Notre Temps pour les vieux vieux, ou encore Pleine Vie pour ceux qui estiment que leur vie est déjà tellement pleine qu'elle est remplie et que "plus", c'est déjà trop.

Comme je suis vieux et qu'il est 20h30 et que c'est l'heure de me coucher je ne vais pas tarder à terminer mes propos. Vieux Magazine est un excellent magazine et d'ailleurs je m'apprête à m'y abonner. D'abord parce qu'avec ma mémoire de vieux nécessairement défaillante, je risquerais d'oublier de l'acheter. D'autre part parce que cela mérite soutien. Les sujets sont bons, les intervieux (oui j'invente un bon mot je suis content) ciblent des personnalités qui ont des choses à dire, et les sujets transversaux sont ceux qui interrogent à la fois notre génération et celle d'aujourd'hui (famille et société, féminisme, etc.). Un magazine pour les vieux qui se disent, comme Groucho Marx mis en exergue sur la "réclame" de la publication : "Dans chaque vieux, il y a un jeune qui se demande ce qui s'est passé". Tout est dit. Merci Antoine, j'en parlerai à ma coiffeuse.

Vieux magazine. Trimestriel. En kiosque.